La Démocratie Participative en Entreprise


Par alicebéatrice (D&E)

Céline Mounier 2 

La démocratie est donc confrontée à un défi majeur : la rencontre entre le savoir expert et le savoir profane. A mesure que se diffusent les technologies dans les différents espaces de la vie sociale et que la science pénètre la société, le débat démocratique se nourrit d’expertise et les experts sont de plus en plus appelés à participer à la vie démocratique. 

 Il s’agit là d’une véritable épreuve démocratique parce qu’en réalité, à la fois la connaissance experte des phénomènes se trouve régulièrement mise en doute, comme le soulignait notamment Isabelle Stengers en 1997, et la mobilisation d’une expertise des phénomènes sociaux, technico-économiques et environnementaux par les profanes constitue à elle seule une entreprise exigeante, mais non moins bien mise au point lors de la campagne de Ségolène Royal avec les débats participatifs dans la vie physique et les cahiers d’avenir sur le monde on-line. 

Mon propos est le suivant : ce défi démocratique concerne également l’espace de l’entreprise. La rencontre entre savoir expert et savoir profane, et l’enrichissement réciproque qui l’accompagne, sont porteurs d’enjeux forts : les compétences des personnes au travail (celles des experts comme des profanes), la création de valeur pour l’entreprise (c’est cette idée que je défendais dans ma thèse de sociologie intitulée « La responsabilité au travail », et soutenue en 2000) et la connaissance et le respect des clients et des consommateurs. Pour autant, dans l’entreprise, la participation démocratique a peu été abordée en termes de communication entre les experts et les profanes

Je propose maintenant un petit peu d’histoire sur l’idée de « démocratie industrielle ». Bien avant l’organisation scientifique du travail, puis durant la grande période du fordisme, des volontés de vie démocratique en entreprise se sont exprimées. Des efforts sont enfin engagés dans ce sens au cours des années 1970 et 1980 dans tous les pays industrialisés. L’entreprise devient en effet une véritable « affaire de société », pour emprunter la formule à Renaud Sainsaulieu (1990). S’y formulent des demandes de rapports sociaux davantage fondés sur une réciprocité des échanges. Un contexte économique de crise conduit à rechercher de nouvelles sources d’efficacité productive. Je ne résiste pas au désir de citer Jean Auroux, en 1982, devant l’hémicycle de l’Assemblée Nationale : « Nous reconnaissons le droit et la liberté d’entreprendre ; nous reconnaissons l’unité de direction et la responsabilité de l’employeur (…). Mais il importe que les uns prennent davantage conscience de la dimension humaine de l’entreprise et les autres davantage conscience de sa dimension économique. La démocratie dans l’entreprise est porteuse d’une efficacité qui en absorbe rapidement les coûts. »

 Le processus de démocratisation au travail a emprunté alors deux directions : l’élaboration de la démocratie industrielle représentative (donner plus de pouvoir aux instances représentatives des salariés) et l’engagement dans une démocratie industrielle participative (autoriser plus de participation des salariés dans les prises de décisions relatives à l’organisation du travail par exemple). En ce qui concerne la première direction, certains travaux, sous un fond d’idéal autogestionnaire, se sont intéressés à la question de la participation à l’élaboration de la stratégie d’entreprise, voire à la participation comme prise de contrôle de la stratégie de l’entreprise. En ce qui concerne la seconde,  la démocratie participative, elle a nourri, dans les années 1980, bon nombre de travaux sur l’apprentissage de la prise de parole et de la pratique discursive dans les ateliers et sur la définition de normes de comportements qui autorisent des échanges de sens entre les personnes.

Dominique Martin en a dressé une fresque dans son ouvrage publié en 1994 intitulé « Démocratie industrielle ». D’une certaine manière, se diffuse un idéal d’entreprise où l’emporterait l’intercompréhension sur toute forme de domination. Dans le même temps, et comme contrepoids à cet idéal, d’autres analyses pointent des risques d’instrumentalisation et de récupération managériale dont la participation démocratique risque de faire l’objet. En 1998, Mark Bovens suggérait également d’envisager la démocratisation de l’entreprise comme une extension de la participation à la rationalisation du travail et des expériences vécues. Cette lecture-là a tout particulièrement retenu mon attention tant les travaux français sur la démocratie au travail ont finalement peu considéré la participation à l’œuvre économique proprement dite.

Les modalités de cette participation sont bien multiples et plusieurs voies peuvent être empruntées et être différemment créatrices de valeur pour l’entreprise. Par exemple, plusieurs voies peuvent être empruntées pour fidéliser des clients, pour en reconquérir d’autres partis à la concurrence… En termes wébériens, je dirais qu’on assiste à une extension des sous-systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin. L’emploi du pluriel est déterminant par rapport à l’expression de la parole démocratique dans la mesure où ce qui fonde l’efficacité de l’économique et de la technique fait objet d’énonciation et de conflit. Sur le conflit, je me réfère à un ouvrage de Georg Simmel, qui s’intitule « Le conflit ». Pour lui, le conflit a un pouvoir créateur parce que ce ne sont pas seulement les protagonistes qui sortent transformés d’un conflit, ce sont les équilibres eux-mêmes. Le pari démocratique aujourd’hui réside alors grandement aujourd’hui dans l’énonciation et la gestion des conflits entre différentes manières de fonder la rationalité économique et technique

Encore faut-il que les choses puissent être énoncées. Je propose maintenant de ressortir de l’entreprise et de faire une incursion dans la sociologie allemande sur le risque. Bon nombre de travaux sur l’exercice de la démocratie se nourrissent des débats sur les notions de risque majeur et de développement durable pour poser la question du rôle des experts dans la démocratie. Dès les années 1970, donc en même temps que les travaux sur la démocratie industrielle, Hans Jonas donne l’alerte. Tant que l’intelligence inventive de l’homme ne concernait pas, dit-il, la « nature des choses » mais seulement « l’enclave humaine », l’expertise pouvait rester autonome de la pratique démocratique. C’est l’inverse qui est vrai désormais. Alors, les actions menées sur la nature et la société contemporaine ou à leur encontre doivent s’ouvrir au débat démocratique et ne pas être laissées aux mains des seuls scientifiques. Ulrich Beck parle, pour sa part, de « démocratisation de la critique ». La critique a d’autant plus de poids qu’elle est fondée rationnellement. Cela requiert un important investissement cognitif des profanes pour pouvoir contester, nuancer et compléter les énoncés des experts, autrement dit, pour « tenir le conflit ». La pratique démocratique a donc partie liée avec la création de la connaissance. Mais comment ? 

Jürgen Habermas, écrivant sur la scientifisation de la politique et l’opinion publique, souligne que le dialogue qui doit « sientificiser la pratique politique » a besoin d’un autre dialogue, qu’il qualifie de « préscientifique » : « …ce dernier peut être institutionnalisé sous la forme démocratique de discussions publiques auxquelles assistent les citoyens » (Habermas, en 1968 déjà.), qui deviennent, ainsi, des « citoyens éclairés ». Cette seule voie est nécessaire mais elle n’est pas suffisante. Une autre doit être trouvée : celle du passage de la discussion préscientifique à l’échange d’arguments construits entre experts et profanes. Elle nécessite que se constitue un savoir profane en tant que savoir à part entière.

La participation à la rationalisation des expériences vécues demande de mettre en récit des expériences. Car mettre en récits des expériences, c’est déjà créer un savoir local, énonçable et partageable au sein d’un collectif. La confrontation entre des énoncés stimule l’intelligence des situations et la capacité à élaborer de nouveaux énoncés. Ces énoncés peuvent être confrontés les uns avec les autres et alimenter des débats et des conflits sur les conséquences pratiques qu’ils impliquent. En ce sens, le processus de démocratisation dans s’appuie sur le développement d’une capacité réflexive des profanes, comme des experts

Retour dans l’entreprise, la démocratie au travail a besoin qu’entrent en débat et en conflit les différents sous-systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin. Mais cela nécessite que les différents acteurs en présence aient suffisamment de ressources pour argumenter. Il n’est point d’échange d’arguments sans constitution de la connaissance. D’un point de vue pratique, je suis persuadée que le souffle du web 2.0 peut avantageusement soutenir cette quête de mise en récit et cette capacité réflexive.

 

Par Céline Mounier (D&E)

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