Afrique : l’urgence agricole


Par Sophie Fabrègat

Eradiquer la faim dans le monde… Régulièrement ce sujet fait l’objet de belles déclarations des dirigeants de ce monde. Mais des paroles aux actes, il y a un fossé. Selon l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 1,2 milliard de personnes souffraient de la faim en 2009. Un chiffre qui pourrait augmenter si rien n’est fait rapidement.
L’Asie et l’Afrique subsaharienne rassemblent à elles seules près de 90 % des personnes malnutries dans le monde, l’Afrique subsaharienne en compte plus de 200 millions. Dans cette région, la production de blé et de riz ne répond respectivement qu’à 25 % et 52 % des besoins de la population. Vingt-sept pays africains connaissent des problèmes de pénurie d’aliments et ce chiffre risque d’augmenter dans les décennies à venir. Selon la FAO, 36 pays, dont 19 pays africains ou arabes, feront face à une crise alimentaire à l’avenir, affirmant que dans les deux ans à venir, les pays à bas revenus risqueraient de souffrir d’un déficit alimentaire qui pourrait dépasser 40 % des besoins réels.
Le changement climatique, les sécheresses, les inondations ne font qu’accentuer le problème. Pourtant, cette situation n’est pas irrémédiable. Une réorganisation des systèmes agricoles et une volonté affirmée pourraient permettre au continent africain de parvenir à la sécurité alimentaire. L’intensification des systèmes de production, une meilleure gestion des stocks ainsi qu’un changement des politiques d’approvisionnement (en partie fondée aujourd’hui sur les importations) sont nécessaires pour y parvenir. Et il y a urgence ! Les émeutes de la faim de 2008 ont révélé ce que de nombreux observateurs prédisaient. Les tensions s’exacerbent et risquent de s’aggraver dans les années à venir.

Un continent dépendant des importations

 »Les émeutes de la faim ont certes révélé des problèmes de pouvoir d’achat, mais elles ont aussi souligné la pauvreté des agriculteurs qui n’ont pas accès aux financements. Les politiques africaines misent aujourd’hui sur l’importation à bas prix des produits agricoles. Il y a eu un choix de limiter l’investissement public à l’agriculture vivrière. Cela représente 4 % des budgets publics en Afrique… De ce fait, l’agriculture africaine est faiblement intensifiée. Pourtant, le Mali par exemple pourrait être autosuffisant et devenir le grenier de l’Afrique de l’Ouest. Pour cela, il faut que les agriculteurs aient une capacité d’investissement », explique Bernard Bachelier, directeur de la fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), à l’occasion d’une conférence organisée le 1er mars dans le cadre du Salon de l’agriculture.
 »Malgré la crise alimentaire, très peu d’Etats ont fait le choix d’investir dans l’agriculture. Pour nourrir les villes, avec la récente chute des prix, ils ont préféré importer plutôt que produire eux-mêmes », confirme Jean-Yves Grosclaude, directeur technique opérationnel de l’Agence française de développement (AFD).
Les investissements publics sont pourtant nécessaires. Les agriculteurs eux-mêmes ne peuvent pas supporter les coûts de la transition:  »les taux d’investissements sont dissuasifs pour l’agriculture vivrière. Ils dépassent souvent 10 % et vont jusqu’à 20-25 % alors que les taux de rentabilité dépassent rarement 4 % », analyse Bernard Bachelier.
Selon Tiemoko Sangaré, ministre de l’environnement et de l’assainissement du Mali, les gouvernements africains prennent conscience de cette problématique :  »ils se sont engagés à consacrer 10 % des budgets nationaux à l’agriculture. Au Mali, cet objectif est en cours de réalisation, avec 9 % des budgets en 2010 ».
Des expériences prouvent la capacité de l’Afrique à développer son agriculture et à tendre vers l’autosuffisance :  »l’opération riz menée en 2008 par le gouvernement malien a permis d’obtenir une production nationale de riz suffisante. Pourtant, nous avons dû faire face au scepticisme de nos partenaires lorsque nous l’avons lancée, regrette le ministre. Nous envisageons de poursuivre ces expériences en soutenant le maïs et le coton. Nous devons aller vers une intensification de l’agriculture. Nos systèmes de production sont extensibles ».

Un soutien international nécessaire (selon la FAO)

L’agriculture africaine a besoin de soutien et les budgets nationaux ne suffiront pas. La FAO a estimé à 44 milliards par an l’aide mondiale nécessaire pour lutter contre la faim dans le monde. Pourtant, si le changement climatique risque d’aggraver la situation,  »l’enjeu agricole est encore peu audible dans les négociations sur le climat », analyse Emmanuel Guérin, directeur programme climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).
La question de l’adaptation des systèmes agricoles est pourtant majeure :  »le monde qui va se dessiner dans les 40 – 50 prochaines années va dépendre de deux enjeux : le système énergétique et la gestion des ressources agricoles, alimentaires et forestières. De même que le modèle énergétique occidental ne pourra pas être extrapolable, le modèle alimentaire occidental ne l’est pas », estime Christian de Perthuis, Conseiller scientifique de la Mission Climat à la Caisse des Dépôts.
L’Afrique, qui est victime plutôt qu’acteur du changement climatique, attendait beaucoup des négociations onusiennes :  »les pays développés continuent à dégrader le climat et nous supportons les conséquences. Il est important qu’il y ait réparation », estime Tiemoko Sangaré.
Les outils développés dans le cadre de l’accord de Kyoto n’ont pas eu de réels résultats en Afrique :  »seul 2 % du financement du MDP a bénéficié à l’Afrique, principalement en Afrique du sud, au Maroc et en Egypte, ceux qui en avaient le moins besoin. Les MDP tels qu’ils ont été conçus ne nous permettent pas d’obtenir des ressources. Ils bénéficient en priorité aux grands émergents », explique le ministre malien.
Les aides internationales ?  »Avec les déficits publics des pays occidentaux, comment transférer de l’argent rapidement vers le Sud ?, questionne Christian de Perthuis pour qui il faut utiliser les mécanismes d’économie du carbone. Avec les quotas de carbone, on peut organiser des transferts vers le Sud. La garantie de Copenhague sur la poursuite de Kyoto n’est pas évidente, c’est pourtant un enjeu essentiel ». La poursuite de Kyoto était d’ailleurs une des exigences des pays africains lors des négociations.  »Il faut un Kyoto renforcé et un rationnement des quotas carbone des pays industrialisés et émergents ».
Pour Jean-Yves Grosclaude :  »l’engagement final de 100 Mds d’ici 2020 doit être associé à un effort du secteur privé. Un rapport de la banque mondiale préconisait d’ailleurs 400 Mds »
.

Comme les négociations sur le climat l’ont révélé, les jeux d’influence à l’échelle planétaire évoluent. La coopération Sud Sud se développe, y compris dans le domaine de l’agriculture. Les coopérations de l’Afrique avec la Chine et les pays arabes s’accentuent.

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