L’image “verte” de BP en prend un coup…

Par A.C.Husson-Traore (Novethique)

Depuis le naufrage de la plate forme pétrolière exploitée par le groupe BP au large de la Louisiane le 22 avril 2010, 800 000 litres de fioul s’en échappent quotidiennement provoquant des dommages incommensurables dans le golfe du Mexique. Plus de 20 jours après la catastrophe, l’impuissance de la compagnie à arrêter la marée noire est une des raisons qui alimentent les mises en cause de plus en plus violentes de celle qui avait été l’une des premières compagnies pétrolières à vouloir se donner une image verte.

Devenue BP pour Beyond Pétroleum (au delà du pétrole), la compagnie pétrolière britannique a très tôt adopté une stratégie  de financement des énergies renouvelables et de réduction de son empreinte environnementale sous l’impulsion de celui qui l’a dirigée de 1995 à 2007, Lord Browne. Mais cette politique liée à la prise de conscience du réchauffement climatique, a toujours trouvé ses limites aux Etats-Unis. Au Texas où le pétrole est roi, une raffinerie de BP a connu deux accidents dramatiques, en 2005 et 2008, et les problèmes de corrosion de son pipe line en Alaska ont provoqué des fuites en 2006. Mais avec la marée noire du golfe du Mexique, BP change d’échelle et peut difficilement limiter les dégâts au seul continent américain, en termes de coûts, d’image et de valorisation boursière. Les stations services vertes ne pourront pas compenser les ravages d’image d’une ampleur telle que certains suggèrent au groupe britannique d’abandonner la marque BP.
Le modèle d’analyse des entreprises sur des enjeux environnementaux et sociaux pratiqués par les investisseurs responsables, adeptes de l’ISR, consistent à évaluer pour chaque entreprise, quel que soit son secteur, la façon dont elle anticipe et gère ses risques sociaux et environnementaux et quelle est la qualité de sa stratégie développement durable. Les spécialistes anglo-saxons  de l’investissement responsable se sont donc penchés avec attention sur le cas BP depuis la catastrophe que la compagnie ne parvient pas à arrêter.

Pour la version anglaise, on peut citer Catherine Howarth. Elle dirige Fair  Pensions, organisation qui milite pour une plus grande responsabilité des investisseurs et a lancé une campagne d’actionnaires concernant l’exploitation des sables bitumineux canadiens sur lesquels  BP a été interpelé (voir article lié). Pour la marée noire du Golfe du Mexique, elle rappelle que «les actionnaires  doivent disposer de l’information la plus transparente possible sur les politiques de gestion des risques liés à l’extraction pétrolière par des moyens non conventionnels.»  Pour elle, cette catastrophe est un cas d’école des dommages environnementaux, sociaux et financiers que provoque une sous estimation de ces risques et des investissements destinés à les prévenir : «Ravages écologiques, dommages sociaux, coûts faramineux de nettoyage…tout cela sera à la charge de BP qui a déclaré vouloir payer tous les coûts induits par la catastrophe.» Le 13 mai 2010, la compagnie annonçait avoir déjà dépensé 450 millions de dollars et si personne ne sait à combien pourrait s’élever le coût global de ce désastre, le chiffre de 32 milliards de dollars a été évoqué.
Catherine Howarth rappelle que les accidents précédents dans les raffineries américaines ont conduit de nombreux acteurs à se demander si les investissements de BP sur la santé et la sécurité de ses salariés ainsi que l’entretien de ses équipements étaient suffisants. Elle insiste sur le coût de plus en plus élevé des nouveaux modes d’extraction, qu’ils soient « off shore » ou à partir des sables bitumineux et appelle les actionnaires à demander tous les éléments, y compris les conséquences environnementales d’un éventuel accident, avant de soutenir des politiques d’investissement dans des technologies de ce type. 

Politique de sécurité insuffisante

Pour la version américaine, Risk Metricks, spécialiste de l’évaluation des risques qu’ils soient environnementaux, sociaux ou financiers, témoigne de ses interrogations concernant BP sur Face Book. Ce spécialiste y répond indirectement au dirigeant de BP qui a affirmé dans les médias « ne pas avoir mérité une telle tragédie » . Risk Metrics souligne donc que la question n’est pas la qu’il aurait fallu plutôt pouvoir éviter la dite tragédie en offrant des garanties plus solides de prise en compte des problématiques de sécurité dans ses installations américaines. Les révélations du Wall Street Journal, le 13 mai, sont venues renforcées cette thèse. Selon le journal, BP aurait négligé des conditions de sécurité en continuant le forage sur la plate-forme malgré une fuite de gaz qui lui a été signalé. Or ce problème pourrait être à l’origine  de cet accident qui a coûté la vie a 11 personnes et déverse 800 000 litres de fioul par jour dans le Golfe du Mexique.

La compagnie BP continue elle à afficher sa combattivité. Sur le site dédié à la crise du Golfe du Mexique, intitulée très positivement : « Golfe du Mexique, la riposte »  on ne trouve pas une image de la marée noire mais de très nombreuses photos des solutions techniques imaginées pour la résoudre, ou des volontaires mobilisés pour nettoyer.  En ce qui concerne l’équation économique, le dilemme est le suivant. Sachant que le Golfe du Mexique représente un quart de la consommation pétrolière américaine, que l’industrie de la pêche dans cette région, déjà éprouvée par l’ouragan Katrina,  rapporte 2 milliards de dollars par an, quel peut être l’avenir de la Louisiane ? Selon l’écrivain James Lee Burke, il est sombre. Interviewé par Télérama, il  déclaré  : « Le pétrole ici est envoyé  en Floride et en Californie qui ne veulent pas de forage off shore au large de leurs belles côtes ! La Louisiane est la poubelle de l’Amérique, son histoire est une tragédie. Pour moi c’est comme être témoin chaque jour d’un crime dont je sais, que de mon vivant, il ne sera pas puni.»

France Telecom :une machine à produire du cash

Par Muriel Jaouën

Jean-Claude Delgenes,président de Technologia,  cabinet missionné chez France Télécom, analyse les causes du malaise qui a fini par gagner l’ensemble des entreprises françaises.

Un salarié sur quatre en situation de risque, persistance du malaise social, nécessité d’une refonte des ressources humaines. C’est en substance le fil rouge du rapport remis début mars par le Cabinet Technologia à Stéphane Richard, nouveau patron du groupe France Télécom. Sur la base d’un questionnaire diffusé à l’ensemble des salariés du groupe et de 500 entretiens approfondis, le cabinet, qui était précédemment intervenu chez Renault, a notamment listé 107 préconisations.

Votre cabinet a été missionné pour auditer la situation sociale chez France Télécom. Comment qualifieriez-vous le “cas” France Télécom ?
Je dirais que France Télécom est une caricature de la logique générale de financiarisation qui régit aujourd’hui l’ensemble du secteur privé.

Comment agir dans un contexte aussi tendu ?
Dans le travail d’audit, il faut veiller à donner la parole à tout le monde. Je milite par exemple farouchement pour l’exhaustivité du périmètre des consultations. Chez France Télécom, nous avons envoyé notre questionnaire à l’ensemble des salariés, soit 100 000 personnes. Ils sont 80% à avoir répondu ! Lorsque vous limitez la diffusion des questionnaires, vous encouragez l’autocensure : “Je suis consulté, mais pas mon voisin. Cela signifie que ce que je vais dire peut me retomber sur le nez. Donc je réponds ce que je crois stratégiquement bon de répondre”. Le biais dans les réponses peut alors atteindre 35% à 40%.

Concernant les suicides, peut-on parler de contagion ?
On ne peut nier le phénomène d’imitation sociale. On sait que la levée des tabous peut provoquer une augmentation du nombre de passages à l’acte. On sait qu’une médiatisation mal maîtrisée peut pousser des gens à croire que le suicide est une solution pour eux-mêmes. On connaît le phénomène des “suicides dédiés”, ou suicides kamikazes : les gens passent à l’acte en pensant que cela va permettre de changer les choses.

Faut-il pour autant taire le phénomène ?
Bien au contraire. La médiatisation est une très bonne chose. En revanche, quelques règles doivent être impérativement respectées : ne parler ni de la vie personnelle des individus, ni du protocole [mode opératoire du suicide], rester très prudent sur l’interprétation des actes, insister sur les leçons que les organisations doivent en tirer.

A-t-on une idée précise du nombre de suicides “professionnels” en France ?
Les indicateurs ne sont pas fiables. Après extrapolation des résultats d’une étude menée par la médecine du travail en Normandie, on a parlé de 500 suicides d’origine professionnelle. Ces chiffres sont forcément minorés.
 D’une part certains accidents du travail sont des suicides déguisés, d’autre part beaucoup de suicides professionnels ont lieu en dehors de l’entreprise.

Vous travaillez en immersion dans de nombreuses entreprises. Quels grands constats vous inspirent les pratiques managériales aujourd’hui dominantes ?
Longtemps, quand bien même elle était un lieu de conflit, l’entreprise était d’abord un espace de communauté. Depuis le début des années 90, elle est devenue un actif financier à optimiser, une machine à produire du cash financier sur le très court terme. Les entreprises souffrent de ce que j’appelle l’anorexie corporate : il faut limiter les effectifs par tous les moyens. La vision de l’homme est réduite à une notion de coût. L’organisation mange les individus, le rapport salarial devient un rapport commercial. Cette financiarisation ne vaut pas uniquement pour le CAC 40. Elle a vite gagné le top 200, pour toucher ensuite l’ensemble du secteur privé. A cet état de fait est venu se greffer un faisceau convergent de facteurs qui ont contribué à rendre les choses plus délétères encore.

Par exemple ?
Tout d’abord, la numérisation. On consulte ses mails le matin dans les transports, on travaille à distance le soir chez soi. La numérisation a considérablement étiré les temps de travail. En tout cas en France – chez nos voisins Allemands, tout le monde a quitté le travail à 18H. La plupart d’entre nous a besoin de séquences pour trouver un équilibre de vie. Prenons la population des agriculteurs. Ils sont en permanence en prise avec le travail : pas de distance géographique entre le domicile et le lieu de travail, pas de week-end, pas de vacances. Le travail envahit tout. Cette absence d’articulation des temps sociaux provoque une érosion psychique, face à laquelle l’individu peut vite perdre pied. Les suicides sont particulièrement fréquents chez les agriculteurs. Mais il n’y a pas que les suicides. Le président de la Fédération française de cardiologie, Jacques Beaune, le rappelle régulièrement : les risques psychosociaux sont la troisième cause de maladies cardiovasculaires en France.

Envahissement des vies par le travail d’un côté, marché de l’emploi gelé de l’autre…
C’est la deuxième source de tension. Des millions de chômeurs, de précaires, de salariés poussés vers la sortie des entreprises… L’“armée industrielle de réserve” dont parlait Karl Marx, aujourd’hui elle est bien là. Ajoutez à cela des leviers supplémentaires de fragilisation, par exemple la pratique des inter-contrats entre deux périodes d’activité. Il y a de quoi se sentir en permanence en sursis. Et cette précarité devient générale. Troisième facteur : la consanguinité des élites, avec des énarques et des X qui ont préempté le monde de la grande entreprise sans jamais la connaître de l’intérieur. Enfin, quatrième élément de dégradation : le client tyran – et plus seulement roi. Il y a 15 ans, un tiers des salariés se trouvait en interface directe ou indirecte avec la clientèle. Aujourd’hui, le ratio est à plus de 60%, y compris dans le secteur public.

Quid des leviers de régulation au sein de l’entreprise : DRH, syndicats, médecins du travail ?
Ils sont terriblement affaiblis. On ne peut que constater le flagrant recul des contrepoids et des contrepouvoirs. Les DRH ont perdu la main. Eux aussi sont déclassés : on leur a demandé de redevenir des chefs du personnel, d’accomplir les basses œuvres. Ils ne sont plus associés aux décisions, interviennent en aval, ne font plus de régulation. Côté syndicats, pas mieux. Non seulement ils sont confrontés au vieillissement de leurs troupes, mais je crois que la loi sur la représentativité va très vite avoir un effet pernicieux sur l’engagement syndical et le taux de syndicalisation. Tout simplement parce que les représentants des syndicats non représentatifs au regard des nouveaux barèmes ne changeront pas de centrale. Ils préféreront jeter l’éponge.

Que préconisez-vous ?
Dans les entreprises, il faut réunir tous les acteurs en présence (direction, partenaires sociaux, médecine du travail…) pour établir, conjointement, un diagnostic partagé. Ensuite, il faut mettre en œuvre une politique de prévention, faute de quoi, on verse dans l’audit pour l’audit… Ce sont des chantiers lourds, complexes et longs, mais indispensables et forcément payants.

Ne faut-il pas revisiter la notion de travail ?
Notre société s’organise de plus en plus exclusivement à partir de l’acte de travail. Il faut effectivement redonner à celui-ci le sens que les logiques de performance quantitative individuelle lui ont oté. L’obsession de productivité ne peut que plonger les salariés dans un état de tension insidieux entre bonnes pratiques et objectifs à atteindre. Un exemple : en 2004, un décret oblige les bailleurs à se mettre en conformité au niveau de la sécurisation des ascenseurs. Du coup, en 2005, certains ascensoristes ont vu leur chiffre d’affaires doubler. Mais, faute de personnel qualifié, ils n’ont pas recruté. Le nombre d’ascenseurs affectés à chaque technicien de maintenance a explosé. Le travail, lui, restait le même : électronique, vérification des câbles au-dessus des cabines, vérification des parachutes installés autour des cabines. Les techniciens ont beau essayer de bien faire, ils n’y arrivent pas. Ils doivent donc faire des arbitrages. Et c’est là que le malaise s’installe.

Mais le discours public n’a jamais autant prôné “la valeur travail”…
Plutôt que de valeur travail, il faudrait parler de la qualité de travail telle qu’elle est ressentie par ceux qui l’effectuent. Et puis, il faut recréer de la régulation collective, redéfinir un modèle salarial. Renoncer à cette aberration qu’est la direction par objectifs individuels et revenir à une évaluation des compétences collectives. Il y a quand même un foutu paradoxe : les entreprises n’ont jamais autant été dans la mesure individuelle, alors que les compétences n’ont jamais autant été collectives. Calons le système à 4-5 ans, et plus à 6 mois. Le nouveau contrat social doit permettre aux individus de se projeter et de réfléchir sur une mesure du temps raisonnable. Les pouvoirs publics ont également ici un rôle à jouer.

C’est-à-dire ?
Je pose par exemple une question précise au Conseil d’analyse économique, qui dépend de Matignon : négliger les salariés est-il plus rentable que de permettre aux individus de s’épanouir ? Aucune étude aujourd’hui ne le prouve, aucun indicateur ne permet de le mesurer. Pourquoi n’existe-t-il pas de modèle ? Certains pays en disposent : les Etats-Unis, l’Autriche… Et l’on voit alors que lorsqu’on laisse à l’homme un espace d’épanouissement, la santé économique des entreprises y gagne. Après tout, en France, Il suffit de regarder les résultats des acteurs de l’économie sociale pour s’en convaincre.

Que pensez-vous de la liste Darcos, qui a été tellement critiquée ?
Elle a eu le mérite de créer une agitation, une prise de conscience chez les employeurs. Le processus était en vérité très impactant pour les entreprises. Soit elles déclaraient avoir entrepris des démarches et se plaçaient dans le vert. Mais il leur fallait alors l’assumer par la suite. Soit elles ne faisaient rien et pouvaient à tout moment être contrôlées. Aujourd’hui, les patrons ont la trouille. Depuis la jurisprudence Renault [ouverture par la Cour de cassation de la notion de harcèlement moral au domaine collectif], il n’y a plus de position inexpugnable.

BP « oil » versus BP « écologie » : Les marées noires sont toujours là

Par Pr Chems Eddine Chitour

Près de 10 jours après l’explosion et le coulage de la plate-forme de BP dans le golfe du Mexique, les Etats-Unis craignent une marée noire dévastatrice. Onze personnes sont portées disparues. Le gouvernement américain a décrété la marée noire «catastrophe nationale». Selon les estimations avancées, le naufrage de Deepwater Horizon provoquerait une fuite sous-marine de 800.000 litres de pétrole par jour. Se rapprochant dangereusement des côtes de la Louisiane, les garde-côtes américains ont commencé à mettre le feu à la nappe de pétrole brut qui s’étendrait aujourd’hui sur 4 800 km², à une trentaine de kilomètres des côtes de la Louisiane, particulièrement active en termes de pêcheries. Cette solution n’est pas sans risque pour l’environnement, la combustion rejetant d’épaisses fumées polluantes. Les conséquences sur la biodiversité pourraient se révéler dévastatrices pour le golfe du Mexique, mais aussi des zones protégées comme l’estuaire du Mississippi, qui comptent de nombreuses espèces d’oiseaux et d’animaux marins. (1)  

   Face à l’ampleur prise par la catastrophe liée à l’explosion d’une plate-forme pétrolière BP, Barack Obama met la pression sur le groupe pétrolier britannique. Il somme la compagnie de colmater la fuite responsable de la gigantesque marée noire qui s’approche dangereusement des côtes de la Louisiane. «Que cela soit bien clair. BP est responsable de la fuite. BP paiera la facture», expliquait le président américain lors de son déplacement en Louisiane ce week-end avant de préciser que «nous sommes confrontés à une catastrophe écologique peut-être sans précédent». (2) 

   Le coût total de la catastrophe pourrait s’élever à quelque 7 milliards de dollars selon un analyste de chez Bernstein. Dans son discours, Barack Obama s’inquiétait tout particulièrement pour l’industrie de la pêche dans les marais de Louisiane. Pour Roger Halphen, dont toute la famille vit de la pêche dans la région, interrogé par Reuters, la pêche des poissons et crustacés dans cette région des Etats-Unis représente à elle-seule près de 20% de la production nationale. «L’étendue de la nappe de pétrole explique qu’il est impossible de contrôler la marée noire. Le seul moyen immédiat aurait été de réussir à colmater les fuites du puits et à ce jour les tentatives de BP – à l’aide de robots sous-marins – se sont soldées par un échec.» La marée noire pourrait continuer de s’étendre pendant 30 à 90 jours. A raison de 5000 barils de pétrole déversés chaque jour dans l’océan, nous risquons donc d’être en présence d’un désastre écologique encore plus grave que la marée noire causée par l’échouage de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989.(3)

Les marées noires dans l’histoire récente du pétrole 

    Depuis 1967, 86 accidents en 43 ans ont été recensés pour 6,5 millions de tonnes de pétrole dont une vingtaine avec des tonnages dépassant les 100.000 tonnes. L’estimation globale est difficile. En ajoutant les 150 millions de barils (environ 19.737.000 t) estimés déversés sur le sol koweïtien suite à la destruction de près de 700 puits (plus grande catastrophe pétrolière de tous les temps), c’est au total 26 millions de tonnes déversées avec des dégâts considérables sur la faune et la flore marine. On rapporte que la catastrophe du golfe du Mexique a donné lieu à une nappe de 1500 km² pour un débit de fuite de 5000 barils/jour. Proportionnellement, la somme des naufrages et catastrophes depuis une quarantaine d’années est équivalente, toutes proportions gardées, à la superficie de l’Europe (4,2 millions de km²). La surface possible couverte est équivalente à celle de l’Europe!! Imaginons les dégâts occasionnés Quand on sait qu’une épaisseur de quelques millimètres suffit à étouffer la vie. On conçoit le dommage pour la faune et pour la flore. Les oiseaux englués ne s’en sortent pas parce que même dégraissés avec des solvants, ils ne sont plus comme avant. L’Exxon Valdez en Alaska a laissé une nature désolée qui ne s’est jamais complètement remise. 

    Les marées noires ont frappé l’opinion dès l’origine, et furent l’occasion de décisions juridiques qu’il n’est pas toujours facile d’appliquer. L’une d’elles, toute récente, marque la reconnaissance du préjudice écologique dans le droit français: c’est le jugement du procès de l’Erika, le 16 janvier dernier… Le Torrey Canyon, un pétrolier battant pavillon libérien mais appartenant à une compagnie américaine, s’échoue le 18 mars 1967 au large des côtes britanniques. 120.000 tonnes de brut s’échappent de ses soutes pour venir envahir les rivages de l’Angleterre et de la France. Les chercheurs anglais estimèrent à 100.000 tonnes d’algues détruites en quelques semaines par la marée noire, la recolonisation a été suivie pendant une dizaine d’années. 

    L’affaire de l’Erika est fameuse aussi parce qu’elle marque une inflexion juridique en faveur du droit de l’environnement. Les mêmes conséquences ont été observées après le naufrage du pétrolier géant l’Amoco Cadiz le 16 mars 1978 en face du petit port de Portsall, à moins de deux miles de la côte nord- ouest du Finistère, où il y déversa 223.000 tonnes de pétrole léger et 4000 tonnes de fuel lourd en une douzaine de jours. Les conséquences écologiques de cette marée noire ont été catastrophiques. (…) En baie de Morlaix, on a observé une réduction de 20% du nombre des espèces, de 80% de la densité des individus, de 40% de la biomasse totale. A la suite d’une telle catastrophe, on observe trois étapes: une phase de destruction des espèces vivantes puis une phase de stabilisation dont la durée varie de quelques mois à plus d’un an et enfin une phase de recolonisation et de restructuration du peuplement qui s’étend sur une période de 6 à 10 ans. Conséquences de la marée noire de l’Erika 40.000, c’est le chiffre d’oiseaux recueillis vivants, un mois après le naufrage de l’Erika. Si l’on devait comptabiliser les morts, beaucoup plus nombreux, et ceux morts en mer sans laisser de trace, le chiffre serait probablement multiplié au moins par 4!! 

    Cette pollution qui s’est produite au large, a dérivé fortement vers le sud et touche aujourd’hui plus de 500 km de façade atlantique, soit une superficie très importante. (…) Si les oiseaux sont les principales victimes de la marée noire, il ne faut pas oublier que l’ensemble de l’écosystème marin et côtier est touché (la faune comme la flore). Les conséquences humaines (artisans pêcheurs et autres professions vivant des ressources de la mer) comme écologiques (endommagement des dunes du littoral par des manipulations inconsidérées du matériel lourd lié au nettoyage des côtes; déversement de produits chimiques pour lutter contre le pétrole, plus nocif que le mazout) sont inchiffrables et marqueront probablement très longtemps les esprits et l’environnement. (4) «Les premières victimes devraient être les oiseaux pêcheurs», explique Larry Reynolds, responsable de recherche du département de la protection de la nature et de la pêche de la Louisiane. Le pélican, le canard brun local ou encore la spatule rosée sont ainsi en première ligne. Au total, c’est quelque 400 espèces, dont des millions d’individus vivent ou passent par le bord de la mer en Louisiane, qui pourraient souffrir de ce désastre écologique, selon sa liste publiée sur le site du quotidien de La Nouvelle-Orléans, The Times-Picayune. Les poissons, les dauphins, les baleines et les tortues du golfe du Mexique, ne seront pas non plus épargnés puisqu’ils trouvent leur nourriture également dans la mer et leur chaîne alimentaire va être polluée du début à la fin. En ce qui concerne la terre ferme, c’est naturellement les animaux vivant sur les côtes qui vont souffrir. Les zones où vivent les colonies de crevettes sauvages, de crabes et d’huîtres sont particulièrement vulnérables.» (5)

Quelles conséquences écologiques? 

La National Oceanic and Atmospheric Administration (Noaa) des Etats-Unis a indiqué que les oiseaux et les mammifères pourraient échapper plus facilement à un incendie qu’à une nappe de pétrole, quand bien même les panaches de fumée pourraient les désorienter. Or, l’écosystème côtier est notamment riche en oiseaux (hérons, pélicans bruns…), en mammifères (dauphins, cachalots…) en poissons (requins, espadons, mérous…) et crustacés (40% des fruits de mer consommés aux Etats-Unis proviennent de Louisiane). Les oiseaux sont particulièrement vulnérables aux marées noires car les hydrocarbures engluent ces animaux qui perdent en outre leur étanchéité. De plus, des milliards d’oeufs et de larves de poisson pourraient être détruits. Des zones humides, des réserves naturelles et des sites de nidification de la Louisiane, du Mississippi, d’Alabama et de Floride sont également menacés.D’ores et déjà, «le milieu marin est certainement affecté», estime Cynthia Sarthou, directrice de l’association de protection de l’environnement Gulf Restoration Network, à La Nouvelle-Orléans. «La fine nappe que l’on observe ne montre que la part de pétrole qui remonte à la surface. On ne sait pas quelle quantité de pétrole reste en suspension dans l’océan et se disperse entre deux eaux, ou se dépose pour toujours sur le fond, deux cas de figure très nocifs pour les espèces marines et les écosystèmes», précise Mme Sarthou dans le journal Le Monde. Une telle situation perdurant pendant des semaines pourrait devenir une catastrophe majeure.»(6) 

    Cette comparaison est lourde de signification: le rédacteur de la revue Terra Economica écrit: «On a comparé la similitude de l’accident de Tchernobyl avec la marée noire du golfe du Mexique. Le feu, le manque de réactivité des autorités, l’ampleur du désastre écologique: la marée noire actuelle aux Etats-Unis et l’accident de la centrale nucléaire ukrainienne en 1986 partagent de nombreux points communs…Déployer un dôme pour contenir le pétrole qui continue de s’échapper du puits: voilà l’une des solutions actuellement retenues par le groupe BP pour faire face à la catastrophe en cours dans le golfe du Mexique. L’image de ce dôme n’est pas sans rappeler Tchernobyl et son sarcophage, encore dans toutes les têtes. Et si la marée noire qui menace la Louisiane devenait le Tchernobyl des mers? Les points de similitude entre les scénarios des deux catastrophes ne manquent pas. 

     D’abord, l’explosion, puis l’incendie qu’on ne contrôle plus. Ensuite, les systèmes de sécurité qui se révèlent insuffisants, les fuites dont on ne mesure pas immédiatement l’importance, le flottement des premiers jours de la part des autorités, les moyens dérisoires d’abord mobilisés et cette terrible impression que personne n’était préparé à une telle situation….
Ces 800.000 litres qui remontent à la surface chaque jour rappellent la colonne de gaz en fusion qui s’élevait à plus de 1000mètres au-dessus du réacteur éventré en Ukraine.
Ce sera une catastrophe écologique nationale pour les États-Unis, mais les pays riverains devraient demeurer relativement épargnés. Ensuite, parce ce sont surtout la faune et la flore, et les activités humaines qui y sont liées, qui vont faire les frais de la catastrophe pétrolière. Ces catastrophes vont-elles nous éclairer sur les choix à faire pour demain et les générations futures? Le pétrole va-t-il enfin être remis en cause, dans un pays où il est roi? Et Obama s’engagera-t-il radicalement sur la voie des énergies renouvelables, comme l’espèrent de nombreux écologistes? (7)

   Que faut il en conclure devant la cupidité de cette multinationale qui s’est mis dans le courant écologique en changeant son sigle de British Petroleum en Beyond Pétroleum (au-delà du pétrole)!! Il faut savoir que BP écrivait pourtant dans un document daté de février 2009 présentant le puits Deepwater Horizon et déposé au Service fédéral de la gestion des ressources minérales (MMS), qu’il était «improbable qu’un déversement accidentel de pétrole en surface ou dans le sous-sol se produise du fait des activités proposées». Et si cela devait néanmoins arriver, poursuit le groupe, «étant donné la distance au littoral et les capacités de réaction qui seraient mises en oeuvre, aucun impact négatif significatif n’est attendu».

    Pour comble de cupidité, BP tente de soudoyer   les pêcheurs rendus vulnérables par cette catastrophe et qui s’accrochent à n’importe quelle bouée . «(8)La BP a proposé aux pêcheurs locaux de travailler pour elle et de participer au nettoyage de la nappe de pétrole gigantesque qui s’annonce sur les côtes américaines. (…) Mais le scandale vient d’une décision de la BP qui aurait imposé aux pêcheurs, en échange de cette offre de signer, une sorte de «décharge» dans laquelle ils s’engagent à ne pas entamer de poursuites judiciaires ultérieurement contre la BP, ses filiales, ses agences, ses directeurs, son personnel et employés réguliers, ses sous-traitants…»

Décidément, l’ébriété énergétique et l’addiction au tout-pétrole dans les pays industrialisés est le plus sûr allié des multinationales du pétrole. Leur «conversion» à l’écologie, a fait illusion un temps. On s’aperçoit que c’est un leurre et que même l’écologie, version money- théisme, est un marché. Ainsi va le monde.

Notes

1. Rédaction. Pollution dramatique dans le golfe du Mexique Enviro2B 29/04/10

2. Rédaction le 3/05/10 Marée noire: Obama ne lâchera pas BP. Enviro2B – 

3. http://www.terra-economica.info/Maree-noire-du-Golfe-du-Mexique-le,1004  Anne Senges Terra Eco 

4. Le souvenir de l’Erika. polmar@manon.org le 12/04/2010 

5. David Naulin. Les conséquences écologiques de la marée noire cd durable 30 avril 2010

6. Christophe Magdelaine. Les Etats-Unis craignent l’une des pires marées noires de leur histoire. notre planet.info 29/04/2010 

7. Golfe du Mexique: un Tchernobyl des mers? Terra economica 4. 05. 2010 

8. La BP pousse le cynisme à l’écoeurement http://www.oulala.net/Portail/spip.php?article4552, le 3 mai 2010

 

 

Le riz décolle

Par Vincent Paes

Il y a deux ans, les cours du riz, aliment de base pour les deux tiers de la population, atteignaient des sommets. Le seuil symbolique des 1000 dollars la tonne avait été alors franchi, contre seulement 360 dollars fin 2007. Cela avait alors provoqué des émeutes de la faim, notamment en Argentine et au Sénégal. Aujourd’hui, les choses se sont améliorées : la production et les exportations sont reparties tandis que la spéculation a pris fin. Depuis le 1er janvier dernier, les cours du riz à Chicago ont chuté de 13,6 %.

Malgré une production mondiale record, le prix du riz devrait atteindre un nouveau record cette année grâce à la hausse de la demande et des exportations. L’offre peine à suivre la demande. Craignant la pénurie, de nombreux gouvernements et importateurs ont stocké de grandes quantités de riz, alimentant un peu plus la hausse.

2008 : l’année du riz

La FAO, l’agence onusienne chargée de l’agriculture et de l’alimentation, a fait savoir que la production mondiale de riz non décortiqué pourrait croître de 2,3% en 2008, atteignant ainsi un nouveau record à 666 millions de tonnes. Grâce à des hausses de productivité, la seule production asiatique pourrait dépasser, pour la première fois, le seuil des 600 millions de tonnes cette année.

En Afrique, la production de riz pourrait augmenter de 3,6% à 23,2 millions de tonnes de riz, selon les estimations, tandis que la production en Amérique latine et dans les Caraïbes devrait croître de 7,4% à 26,2 millions de tonnes, selon les données de la FAO. En revanche, la production régresse en Australie, aux Etats-Unis et en Europe, en particulier à cause de la concurrence d’autres cultures, plus rentables.

Une offre à la traîne par rapport à la demande

Malgré une offre en hausse, les prix du riz ont bondi : + 76% entre décembre 2007 et avril 2008, selon la FAO. Des prix qui devraient se maintenir dans la mesure où les stocks des pays exportateurs sont en baisse. Seule une suppression ou un adoucissement des limitations à l’exportation permettrait de calmer les prix dans les mois à venir. Autant dire que les chances sont faibles. Pour l’instant, parmi les exportateurs majeurs, seuls la Thaïlande, le Pakistan et les Etats-Unis, exportent du riz sans restriction. Conséquence : le commerce mondial du riz devrait reculer d’environ 7% à 28,8 millions de tonnes en 2008.

Mais la hausse des prix n’est pas uniquement due au déséquilibre entre offre et demande. L’augmentation des coûts de production contribue également à ce phénomène. En effet, depuis 2007, les prix des engrais, des pesticides et du carburant ont fortement progressé. Les stocks mondiaux de riz sont estimés à 105,2 millions de tonnes à la fin de la saison commerciale, légèrement en dessous des niveaux de l’année dernière, indique le rapport de la FAO sur le riz. La consommation de riz blanc devrait croître de 2% en 2008, atteignant 437 millions de tonnes. 86% de ce total est consommé comme produit alimentaire. Cela veut dire que la consommation mondiale par personne et par an passerait de 57 kilos en 2007 à 57,3 kilos en 2008.

 

L’expansion libérale en Europe de l’Est

Par Catherine Samary (CADTM)

Jusqu’à l’été 2008, l’ancienne « Europe de l’est » |1| fut globalement épargnée par la tourmente financière. Les « Nouveaux Etats membres » (NEM) de l’Union européenne (UE) avaient même connu des taux de croissance moyen très élevés – de 4 à 9% – depuis le tournant du millénaire qui tranchaient avec ceux de la « vieille Europe ». Alors que celle-ci était affectée depuis 2007 par la crise des crédits et entrait en récession, un découplage semblait s’opérer plus à l’Est.

Quel type de « croissance » (mesurée par le PIB -Produit intérieur brut) avait donc émergé de la destruction de l’ancien système ? Il faut distinguer deux grandes phases… et souligner la variante slovène, avant le retournement de 2008-2009.

De 1989 à la fin des années 1990 : une « crise systémique » et des « privatisations sans capital ».

La décennie 1990 fut globalement celle de la destruction de l’ancien système (privatisations, changements des critères de gestion…) avec deux temps : la première moitié de la décennie fut marquée par des chutes de croissance de 20-30% dans toutes les branches d’activités. La reprise se produisit ensuite |2|, inégalement, mais avec pertes d’emplois et creusement des écarts de revenus : « l’inégalité s’est accrue dans toutes les économies en transition », qui ont « commencé la transition avec des niveaux d’inégalités parmi les plus faibles du monde » |3|.

On ne peut comprendre, sans ces données de base, pourquoi dans le cadre des élections pluralistes – principal acquis contre l’ancien régime – les votes populaires se sont tournés … vers les anciens communistes dès les toutes premières années de la décennie 1990. Il ne s’agissait pas d’une nostalgie pour le parti unique – radicalement rejeté – mais pour un droit à l’emploi et à l’accès pour tous aux biens et services de base. Sauf que les « ex » ne défendaient plus ces droits là, exclus du type de croissance et de « convergence » prônées avec la vieille Europe. Désormais, l’annonce d’un « rattrapage » fut seulement basée sur la comparaison (Est/Ouest) des taux de croissance du PIB – qui n’est en rien un indicateur de « bien-être ».

La convergence de système eut les privatisations pour « marqueur ». Mais avec quel capital-argent ? L’ancien système n’en permettait pas l’accumulation et les anciens gestionnaires du parti-Etat préféraient être les bénéficiaires des privatisations… On a donc inventé des « privatisations de masse » réalisées (sous différentes formes) par transformation juridique des entreprises en sociétés anonymes. Leur « capital social » était divisé en parts et distribué quasi-gratuitement en partie aux travailleurs et citoyens et le reste à l’Etat. Seules la Hongrie et l’Estonie ont choisi au début de la « transition » de vendre contre un « vrai » capital-argent – c’est-à-dire au capital étranger |4|. – leurs meilleures entreprises.

De 1999 à 2008 : le « big-bang » de l’élargissement vers l’Est de l’UE et une croissance profondément déséquilibrée

L’engagement de l’UE à accueillir dix PECO |5| décidé en 1999 visait en fait à contenir des mécontentements populaires croissants. Ceux-ci se traduisent jusqu’à aujourd’hui au plan électoral par la montée des abstentions et les votes xénophobes ainsi que par la difficulté politique à construire des majorités gouvernementales. Le choix de l’élargissement fut donc géo-politique. Mais il ne fut pas accompagné des moyens d’une stabilité socio-économique.

L’écart de PIB par habitant entre l’Etat le plus pauvre et le plus riche de l’Union était avec l’entrée de l’Espagne et du Portugal en 1986 de 1 à 4,9. Avec l’arrivée de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, il passa à 20,1. Mais alors que les élargissements vers les pays du Sud et l’Irlande s’étaient accompagnés de l’augmentation des « fonds structurels » du budget européen, c’est l’inverse qui fut décidé dans « l’agenda 2000 » de l’UE. L’Allemagne n’avait renoncé au DM qu’en obtenant de sévères règles budgétaires ; et elle ne voulut pas que l’intégration des PECO lui « coûtât » |6|. Pourtant ceux-ci lui « rapportaient » : elle y délocalisa bien des ateliers, exerçant des pressions à la baisse sur les salaires allemands et basant sa croissance (faible) au cours des années 2000 sur les excédents à l’exportation. Mais le budget européen fut plafonné à 1% du PIB européen (contre quelque 20% pour le budget fédéral étasunien) alors que le Traité de Maastricht limitait dettes et déficits publics en interdisant de surcroît (pour intégrer l’euro) tout financement des Etats par les Banques centrales à taux réduits ou nuls.

Dans l’ensemble les PECO étaient donc encouragés à se tourner vers les financements privés supposés efficaces et associés à la libre circulation des capitaux.

Comment attirer les investissements directs étrangers (IDE) ? Par le dumping social (la baisse des salaires et protections sociales) et fiscal. Le taux d’imposition sur le revenu des sociétés a baissé de 8,4 points entre 2000 et 2009, les plus bas taux étant à l’Est, notamment 15% en Lettonie (pour une moyenne de 23,5 dans l’UE27) |7|. Pour respecter les « critères », la contraction des recettes fiscales s’accompagna en général de celle des dépenses sociales. La Hongrie qui voulut accroître son budget pour l’éducation et la santé entre 2003 et 2006, dut se tourner vers les marchés financiers pour financer son déficit atteignant 9%.

Mais la libre circulation des capitaux a ouvert une autre source de financement privé : les banques. Après les privatisations sans capital, la nouvelle décennie fut celle d’une dépendance bancaire organique que l’adhésion à l’UE a favorisée : en 2008 |8|, dans les 10 NEM sauf la Slovénie, les actifs bancaires étaient majoritairement détenus par les banques étrangères (entre 65 et 80% pour la Lettonie et la Pologne, et pour les sept autres de 82 à… 100%).

La Slovénie s’est obstinée à garder quelque 70% de ses actifs bancaires sous contrôle public, ainsi que l’essentiel de ses infrastructures (énergie, transport…) en dépit des reproches répétés de la commission européenne, de la Banque mondiale, de l’OCDE et de la BERDL |9| … Le rôle majeur des syndicats (spécificité slovène) organisant plusieurs grèves générales, a limité la baisse des impôts et des salaires. La Slovénie a donc les plus faibles « avantages comparatifs » de tous les PECO en matière de salaires… et le plus faible montant d’IDE par habitant entre 1989 et 2008, de tous les PECO (1500 dollars pour une moyenne d’environ 4500 dollars, et plus de 6500 pour la Hongrie et l’Estonie). Pourtant, son niveau de PIB par habitant est le plus élevé de tous les PECO, proche de l’Espagne… Ce qui n’empêche pas les « mauvaises notes » infligées pour non respect des « règles » de la concurrence pure et parfaite… entre inégaux.

La nouvelle périphérie est-européenne à l’épreuve de la crise

La quasi totalité des 1700 milliards de dollars d’emprunts est-européen sont de fait détenus par des banques ouest européennes (Autriche, Italie, France, Belgique, Allemagne et Suède concentrent à eux seuls quelque 84 % des avoirs). Or, les banques privées ont privilégié les placements sur la dette publique et les crédits à la consommation facilitant l’accès aux grandes surfaces des multinationales… ou aux placements immobiliers. La frénésie de consommation par endettement (dans un contexte d’appauvrissement) a donc sous-tendu l’envol récent de la croissance (notamment dans les pays baltes) accompagné de profonds déséquilibres des balances courantes, tout particulièrement dans ces pays où les taux de change étaient « stabilisés » par un ancrage rigide à l’euro (Etats baltes notamment).

Au début des années 2000, la baisse internationale des taux d’intérêt avait encouragé l’endettement en devises étrangères là où les taux de change étaient favorables. Près de 90% des hypothèques hongroises sont libellées en Franc Suisse depuis 2006 et la masse globale de prêts consentis en Franc Suisse hors de Suisse est estimée à 500 milliards d’Euros. 45% de l’ensemble du marché des crédits immobiliers et 40% de l’ensemble des crédits à la consommation hongrois sont exprimés en franc suisse plutôt que dans le Forint national – ce qui est devenu un piège quand les taux d’intérêts du Franc Suisse ont grimpé et que la fuite des capitaux a fait chuté le Forint Hongrois.

Le montant des prêts accordés (notamment par les réseaux autrichiens ou suédois) couvre l’équivalent de 20% du PIB en République tchèque, Hongrie ou Slovaquie et 90% dans les Etats baltes. Ces pays ont du rembourser ou refinancer l’équivalent de 400 milliards de dollars en 2009 – l’équivalent du tiers du PIB de la région.

A partir de septembre 2008 les sorties de capitaux et la contraction des exportations ont commencé à frapper plusieurs Etats qui firent appel au FMI, en premier ceux dont la croissance avait été la plus tributaire des crédits et financements extérieurs (Hongrie, Ukraine, Pays baltes). Mais en 2009 seule la Pologne |10|. connaissait un taux de croissance faiblement positif, la chute a été d’environ 3% à plus de 10% dans les autres PECO la plus forte dans les trois républiques baltes, assortie de crises politiques et sociales.

Des questionnements commencent à émerger |11| : « Les PECO se trouvaient (…), avant même que la crise ne les affecte, fragilisés par des déséquilibres inhérents à leur modèle de croissance. La convergence décrite (…) n’était donc probablement pas un processus intrinsèquement soutenable (…). Mais il aura fallu le révélateur de la crise pour que cela apparaisse clairement » |12|.

Pourtant, l’inquiétude exprimée par le rapport de 2009 de la BERD porte intégralement sur la sauvegarde… des privatisations et financements de marché incarnant « la transition ». Il se réjouit (à juste titre) du fait que les banques occidentales impliquées organiquement dans les PECO ne se sont pas retirées comme de simples capitaux spéculatifs. Mais la contraction des financements face aux risques est là.

Le recours au FMI dans les deux « périphéries » de l’UE (vers la Grèce, comme vers la Hongrie) indique à la fois toutes les fragilités de l’Union et les accentue : il permet d’éviter de remettre en cause les carcans monétaristes de l’architecture européenne et permet d’accentuer (et non de contester) les politiques menées jusqu’alors. A défaut d’alternatives progressistes, les votes d’extrême droite en Hongrie indiquent un triste avenir.

Notes

|1| En dépit de points communs à l’ancienne « Europe de l’Est », on peut moins que jamais la traiter « en bloc ». Il faudrait au moins distinguer l’ex et nouvelle puissance Russe, les pays issus du démantèlement de l’URSS et non membres de l’Union Européenne (UE), les Balkans de l’ouest reconnus comme « possibles candidats » allant de la Croatie à des quasi-protectorats comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo… et les dix « Nouveaux Etats Membres » (NEM) de l’ UE. Ce sont ces derniers qui sont généralement désignés comme PECO (Pays d’Europe centrale et orientale y inclus les républiques baltes). Dans l’espace limité de cet article, on se concentrera principalement sur eux.

|2| La Pologne fut la première à reprendre le chemin de croissance et à rattraper le niveau de PIB de 1989… avec une annulation de sa dette extérieure que l’on mentionne rarement et une décennie de répression marquant un niveau initial très bas… Seuls les pays d’Europe centrale avaient retrouvé en 2000 les niveaux de PIB de 1989.

|3| Banque mondiale (BM), Regional Overview , 1998. Cf. aussi BM « Dix ans de transition », Rapport de 2002.

|4| On trouvera le développement de ces analyses de la « grande transformation capitaliste » à l’Est, ainsi que de l’élargissement vers l’Est de l’UE sur mon site http://csamary.free.fr. Cf. aussi Jean-Pierre Pagé, « Europe de l’Est : économie politique d’une décennie de transition », Critique internationale, n° 6, hiver 2000

|5| Au-delà des huit premiers intégrés en 2004 avec Chypre et Malte, puis de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, le Conseil de Thessalonique de 2003 a promis que l’UE s’ouvrait aux candidatures des Balkans de l’ouest (Albanie et ex-républiques yougoslave – moins la Slovénie déjà membre).

|6| L’unification allemande s’était traduite par un transfert de quelque 100 milliards de DM par an vers les nouveaux Länder pendant plus d’une décennie.

|7| cf. Eurostats 22 juin 2009

|8| e rapport sur la Slovénie dans le « Transition report » 2009, p. 224, cite tous ces griefs.

|9| e rapport sur la Slovénie dans le « Transition report » 2009, p. 224, cite tous ces griefs.

|10| En dehors es PECO, l’Albanie connaissait encore 3% de croissance en 2009 avant d’entrer en récession début 2010

|11| Cf. Jason Bush, « Latvia’s Crisis Mirrors eastern Europe’s Woes », du 03/03/2009 reproduit par Spiegelonline.

|12| Conjoncture, janvier 2010 n°1, « PECO, Alexandre Vincent, « la convergence à l’épreuve de la crise ». 

Le Krach de 2010 : La crise systémique

Par Paul Bara

La crise actuelle n’est pas une crise comme celles que nous avons connues depuis 1945. La croissance au quatrième trimestre 2009, en France et au Etats-Unis, n’est due (en partie) qu’a un facteur technique transitoire, le moindre déstockage des entreprises. Nous ne sommes pas dans un enchaînement cyclique normal.

Par bien des aspects celle- ci est plus grave que la crise de 1929, en ce qu’elle est doublement globale, affectant à la fois la planète entière et la sphère financière dans sa totalité. Le choc initial a été plus fort qu’en 1929.Pendant les neuf premiers mois, la chute de la production industrielle a été aussi violente qu’en 1929; la chute des cours de la bourse deux fois plus rapide, de même que le recul du commerce mondial.

L’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis a été amplifié par l’éclatement de la bulle des produits titrisés, ce qui a eu pour conséquence l’éclatement de la bulle de l’endettement des ménages. Des pertes énormes ont rendu le système financier international insolvable, il n’a pu être sauvé que grâce à l’aide des états, qui se sont endettés dans des proportions considérables.   

Un modèle de croissance basé sur l’endettement des ménages afin de stimuler la croissance a atteint ses limites extrêmes. Une répartition très inégale des richesses et des revenus a fait du crédit un substitut à l’augmentation de ces derniers.

La crise actuelle de l’endettement des états (notamment la Grèce) montre que le risque systémique (risque d’écroulement global du système financier) n’est que le symptôme d’une maladie plus grave : la crise systémique.

La crise de la dette publique montre que notre modèle de croissance est inadapté: La raison du plus fort est toujours la meilleure.

 La crise immobilière aux Etats-Unis a donc eu pour conséquence une crise financière et économique mondiale(1) . Afin de juguler la crise financière les états ont mis en œuvre des politiques monétaires très expansionnistes : intérêts à taux zéro, mesures de détentes quantitatives, nouvelles facilités de crédit, émission d’obligations d’état et rachat d’actifs privés non liquides et à risque, auquel s’ajoute la dépense de sommes colossales pour stabiliser le système financier. On a donc transformé les dettes des banques en dette publique (ou du moins une partie). Les états ont donc fait la pari risqué, que sauver les banques, c’était sauver aussi la croissance et les emplois, en s’endettant massivement.

Afin de lutter, en outre, contre la crise économique, ils ont mis en œuvre des politiques budgétaires expansionnistes afin de soutenir la demande globale. Ainsi selon le Fonds monétaire international (FMI), les pays du G20 ont consacré 17,6% de leur PIB au soutien direct du système bancaire et seulement, toujours en moyenne, 0,6% du PIB EN 2008, 1,5% en 2009 et 1% en 2010 en mesures budgétaires discrétionnaires.  Ajoutons à cela, que les pays de la zone Euro ont consacré 1,6% de leur PIB, sur les trois années considérées, alors que les Etats-Unis y ont consacré 5,2% de leur PIB.  On a donc caché le coût historique du sauvetage du système bancaire, qui constitue le plus gigantesque transfert de richesse, de l’histoire économique, du secteur public vers le secteur privé à l’échelle mondiale ainsi que ses conséquences en terme de perte de croissance(2).

Il importe donc de poser le problème de l’endettement public dans ce contexte très particulier. Les agences de notations qui ont fait preuve d’une rare incompétence, avant la crise, en notant AAA (aucun risque de faillite) les produits titrisés, essentiellement parce qu’elles ont été grassement rémunérées par les grandes institutions financières; s’attaquent aux états et leur font injonction de revenir à l’orthodoxie budgétaire.

Bien évidemment la Grèce est un pays en grandes difficultés: sa compétitivité est faible, la corruption fait partie des mœurs politiques. Elle a maquillé ses comptes afin d’intégrer la zone Euro (avec l’aide de Goldmann Sachs et un montage financier complexe qui reposait sur un swap de devises). Mais, après tout, les pays qui ont des problèmes de déficits budgétaires et de dettes publiques sont légion. Alors pourquoi la Grèce?. Essentiellement parce qu’il s’agit d’un petit pays et que les marchés envoient ainsi un message aux états, en leur indiquant qu’ils doivent restructurer leurs dettes sans attendre; alors que celles-ci résultent (comme nous l’avons vu), pour l’essentiel, du soutien direct apporté aux systèmes bancaires.bCela permettra aussi aux grandes institutions financières de dégager de juteux profits grâce aux credit default swap (CDS) qui sont une sorte d’assurance contre le risque de défaut d’Athènes sur sa dette souveraine.

La chose n’a rien de surprenant, dans un remarquable ouvrage (« This time is different : Eight centuries of financial folly ») Kenneth Rogoff explique que le phénomène récurrent, le plus significatif, est qu’une crise bancaire internationale est le plus souvent suivie d’une vague de défauts sur la dette souveraine qui a pour conséquence une restructuration de celle-ci.

En réalité le véritable problème de la crise de la dette publique, c’est le risque de la contagion, alors qu’il n’y pas de problème global de financement de la dette publique dans la zone Euro. A cause des CDS, on peut craindre que la crise ne s’étende en Espagne et au Portugal, puis en Irlande et en Italie, enfin au Royaume-Uni.

L’Europe risque donc une nouvelle récession.

Le problème de la zone Euro est qu’il ne s’agit pas d’une véritable zone monétaire(3). En effet selon le critère de Mundell, une zone monétaire doit non seulement avoir une politique monétaire commune, mais aussi une politique budgétaire et fiscale commune (ou du moins coopérative). C’est précisément ce qui lui manque, comme le montre le cas grec. Selon les traités constitutifs de l’Union Européenne, il n’existe pas de procédure d’aide entre états membres, et la BCE ne peut financer la dette publique d’un état membre. En outre le cas espagnol montre que si l’euro protège, dans un premier temps, l’économie dans le cas d’une grave récession; il empêche celle-ci d’en sortir rapidement.

En Espagne l’augmentation des prix de l’immobilier (la bulle) a entraîné un afflux de capitaux; alors qu’en Europe la balance courante allemande est devenue excédentaire, celle de l’Espagne s’est enfoncée dans un énorme déficit. L’augmentation de la demande de biens et services a eu pour conséquence une augmentation de l’inflation.

Lorsque la bulle a éclaté, l’Espagne a vu sa demande intérieure se réduire considérablement, et la hausse des prix et des coûts du travail, l’a rendue très peu compétitive dans la zone Euro. Si l’Espagne disposait de sa propre monnaie, celle-ci se serait appréciée durant le boom immobilier puis dépréciée à la fin de celui-ci. Comme cela n’a pas été le cas, elle semble condamnée à subir des années de déflation et de chômage massif (au environ de 20%). Le véritable problème, ce n’est pas la Grèce mais l’Espagne qui est la quatrième économie de la zone Euro.

Les grandes banques internationales spéculent donc sur la dette souveraine des états, cela même qui les ont sauvé de la faillite.

La crise de la dette publique montre que notre modèle de croissance est structurellement inadapté. Si on fait l’hypothèse que la répartition inéquitable des richesses et des revenus est la principale cause de la crise actuelle (croissance faible et chômage massif), la crise et les solutions apportées à celle-ci ont augmenté les inégalités, à l’intérieur de chaque état et entre les états (comme le montre la zone Euro), dans des proportions considérables et inconnues pour des sociétés démocratiques(4).

La crise systémique paraît inévitable.

La crise systémique paraît inéluctable : la mortelle randonnée des pays développés.

Les pays développés ne savent plus créer de la croissance que par l’endettement. On a construit des véritables « falaises de crédit », à la base de celles-ci se trouve l’endettement des ménages, le premier étage est constitué par l’endettement des entreprises et le dernier étage par l’endettement public. A peine a-ton consolidé les fondations que le dernier étage menace de s’écrouler.

La période antérieure à la crise a été marquée par l’envolée de l’endettement des ménages et de la dette globale : celle-ci représentait aux Etats-Unis 350% du PIB.

Si on s’intéresse au bilan de la FED, on se rend compte, que ces tendances n’ont pas été remises en cause.

Le total des crédits titrisés  des GSE (Fannie Mae et Freddie Mae) américains étaient de 4000 milliards de dollars en 2008. La Réserve fédérale aurait acheté, en 2009, prés du quart du portefeuille de créances anciennes titrisés. Cela n’a pas de sens! La crise immobilière n’a jamais atteint une telle virulence. On peut donc faire l’hypothèse que la FED rachète une partie des nouveaux  mortgage backed securities (MBS), postérieurs à la crise, émis par les GSE(5).

Il s’agirait par ce biais de stabiliser le marché immobilier et de relancer ainsi la consommation.

Dominique Srauss-Kahn, le directeur général du FMI, prévoyait une reprise au premier semestre 2010, en s’appuyant sur la stabilisation du marché immobilier américain.

Or d’après la note de conjoncture du Figaro du 21 janvier 2010, intitulé :  immobilier situation préoccupante, on serait loin du compte : « En terme de transactions, que ce soit dans le neuf ou l’ancien, les chiffres font état d’une situation préoccupante, avec des chutes en décembre qui n’ont jamais été atteintes depuis que les indices ont été créés ».

En outre, la Société Générale dans une étude intitulée : « Worst case debt scenario : Protecting yourself against economic collapse », fait état d’un risque de crise systémique. Elle part du constat que l’endettement américain est préoccupant à cause de l’écart croissant entre les dépenses et les recettes fiscales, creusant ainsi un déficit de 1600 milliards de dollars depuis 2009.

Dans les prochaines années, on peut faire l’hypothèse réaliste, que les recettes fiscales augmenteront moins vite que ne se creusera le déficit. Les auteurs mettent, en relief, à partir du cas japonais, la corrélation négative qui existe entre la croissance et le niveau de la dette publique. L’augmentation du chômage et le vieillissement de la population devrait accentuer, en Europe et aux Etats-Unis, la tendance à la hausse des dépenses publiques.

Elle fait aussi référence à l’accélération de la tendance au transfert de la richesse des économies développées vers les économies émergentes. Allons plus loin, on peut même supposer que la Chine va porter de moins en moins d’attention au marché américain et se recentrer sur son marché intérieur et sa zone d’influence (comme semble le montrer la récente baisse de ses achats de bons du trésor). Un tel revirement modifierait en profondeur le système économique et financier mondial, et forcerait les Etas-Unis à revoir, dans la douleur, leur problème de dette.

On peut donc dégager un élément clef de la crise systémique à venir :avant la crise, l’endettement des ménages a compensé les revenus que les pays riches ont perdus au fur et à mesure de leur désindustrialisation. Que va-t-il se passer maintenant, que ce mécanisme de compensation ne peut plus jouer ? La seule solution c’est que la dépense publique vienne compenser les pertes de revenus des pays riches qui s’accélèrent.  Un tel transfert de richesse amènera inéluctablement, à terme, au transfert de la recherche et développement et des emplois qualifiés vers les pays émergents.

EADS a signé un contrat avec la Chine afin d’installer une usine qui fabriquera des Airbus, les Chinois ont exigé que celui-ci contienne des clauses de transfert de technologies. Areva a été devancé par un groupe coréen dans l’attribution du marché du nucléaire à Singapour.

Enfin quant on lit le rapport de fin d’année d’IBM, on s’aperçoit que cette société n’a pas connu la crise grâce à la croissance des marchés émergents : IBM France représente 7800 personnes et IBM Inde 40.000 personnes.

On en revient donc au même point : un modèle de croissance inadapté basé sur la prédominance du secteur financier, qui nous oblige à substituer à l’endettement privé, l’endettement public.

La crise systémique pose donc le problème d’un secteur financier à la fois dominant et non viable.

Dominant parce que la crise a amené à la création de banques qui sont trop grosses pour faire faillite, elles bénéficient de ce que l’on appelle l’aléa moral : elles sont certaines en cas de crise grave d’être renflouées par l’état, autrement dit le contribuable.

Non seulement on n’a pas remis en cause le système d’incitations perverses qui a poussé, avant la crise, à des prises de risque démesurées, mais on a institutionnalisé celui-ci.  La crise a, en outre, mis en lumière la relation fonctionnelle qui existe entre les grandes banques américaines et l’élite politique. Difficile d’être élu aux Etat-Unis sans l’appui des grandes sociétés ou des grandes banques.

Les états du G20 ont consacré 17,6% de leur PIB au soutien direct du système bancaire, il y avait donc une contrepartie implicite : les banques devaient soutenir l’activité. Or elles ont détourné les sommes mises à leur disposition vers les marchés financiers afin de doper leurs profits de trading et ont contracté, parallèlement, leur encourts de crédit, de manière à restaurer leur rentabilité.

On touche, ici, à un autre ressort essentiel de la crise systémique : le système bancaire n’alloue pas le capital et les risques de manière efficiente, mais en fonction de ses intérêts propres. Il tend à imposer ses règles même si elles se révèlent destructrices pour le système économique et les nations. Il perd toute utilité sociale. Comme le faisait remarquer, non sans humour, Paul Volker (ancien patron de la fed ) : « La seule innovation financière dont l’utilité sociale est incontestable est le distributeur automatique de billets »(6). 

Il va falloir rajouter un nouveau chapitre à la crise : celui de la crise politique.  La crise politique va hâter le déclenchement de la crise systémique : 49éme parallèle.

Au vu de ce qui précède comment pourrait-on définir le secteur financier américain ? Comme un secteur qui jouit d’une rente de monopole car il est le seul à pouvoir assurer le financement de l’endettement global. La richesse passe par la détention d’actifs, qui sont comme le montre les CDS, la promesse de payer à quelqu’un une somme d’argent en cas de survenance d’un événement. La part de plus en plus importante dans le PIB, de Paris sur les fluctuations des prix (produits dérivés, produits structurés ..etc), tend à évincer les activités socialement utiles au profit d’activités parasitaires qui ne créent aucune valeur. Il s’agit d’un jeu à somme nulle.

Ce prodigieux pouvoir s’appuie à la fois sur une grande influence politique et sur une maîtrise de l’information stratégique grâce aux agences de notation.

Maîtrise de l’information stratégique,  dans le cas des marchés de produits titrisés  qui sont des marchés de gré à gré, où il n’existe pas de chambre de compensation officielle et d’instance de régulation. Il était donc impossible, à un investisseur de pouvoir connaître le risque réel associé à ce type de produit, d’autant plus que les agences de notations leur assuraient qu’il s’agissait de produits sans risque.

Quant à l’influence politique, elle s’appuie avant tout sur un fabuleux effort  de lobbying comme le montre une récente étude (« A Fistfull of dollars : lobbying and financial crisis » par Deniz Igan, Prachi Mishra et Thierry Tressel, Working Paper n° 287, FMI, 2009). Elle infirme l’idée selon laquelle, ce serait le gouvernement américain qui serait à l’origine de la création des subprimes, en obligeant les institutions financières à accorder des crédits aux classes défavorisés ainsi qu’aux minorités ethniques. Elle explique ainsi que : « les principales institutions impliquées dans les excès des « subprimes » sont également celle qui ont le plus dépensé d’argent dans le lobbying des députés américains. Entre 2000 et 2006; les institutions financières américaines ont investi de 60 à 100 millions de dollars pour faire du lobbying. La majeure partie de ces actions étaient ciblées sur les prêts immobiliers et leur titrisation. »

Il n’est pas exagéré d’en déduire que ces institutions ont largement influé sur la qualité des régulations qui ont été mise en oeuvre sur ces marchés. Ajoutons à cela que la finance américaine s’est engagée dans un lobbying forcené afin de limiter la régulation sur les produits dérivés et sur le marché des CDS en particulier afin de protéger leur rente de situation. Leur puissance de feu est énorme puisque leur profit représente 40% des profits de l’ensemble des sociétés américaines (alors qu’il n’avait jamais excédé 16% de 1973 à 1985).

A partir de ce qui précède, on comprend mieux pourquoi les états du G20  ont consacré 17,6 % de leur PIB au soutien de l’activité directe des banques, sans exiger de contreparties explicites.

Les institutions économiques (les règles) et les acteurs de l’économie mondialisée ont réduit les institutions politiques et les institutions sociales, qui ne se conçoivent qu’à une échelle nationale, à des rouages subalternes.

Les grandes institutions financières internationales contrôlent plus le monde politique, que celui-ci ne les contrôle. Dés lors la régulation est un leurre.

Les démocraties occidentales ont perdu ce qui faisait leur force : l’efficience adaptative, qui résultait d’un long processus historique qui a commencé au 10ème siècle. Des institutions économiques, politiques et sociales cohérentes, souples et adaptatives qui permettaient de rechercher des solutions pertinentes, tout en limitant le coût des erreurs(7).

Dans une récente étude réalisée par Globescan dans 22 pays, on apprend que pour la majorité des personnes interrogées, les gouvernements sont considérés comme les principaux responsables de la crise.  Le reproche qui leur est adressé porte-t-il sur le fait qu’ils n’ont pas agi assez tôt ou qu’ils auraient trop aidé les banques. Quoiqu’il en soit, il est certain que les populations considérées porteront au passif de leurs gouvernements les souffrances endurées.

Si on ajoute à cela que la situation grecque est le film en accéléré, de ce qui va se passer dans la plupart des pays : baisse de la dépense publique et augmentation des impôts.

Ce qui aura pour conséquence un démembrement de la protection sociale, un gel des salaires et des retraites; et une évolution similaire à celle du japon dans les années 1990, au mieux, et au pire, à une rechute dans la récession comme dans les années 1937-1938 au Etas-Unis(8). On comprend que la défiance des gouvernés vis à vis des gouvernants ne peut aller qu’en augmentant.

Taine,  « dans les origines de la France contemporaine »(9), expliquait la révolution française par le fait que les privilèges exorbitants de la noblesse et du clergé n’avaient pas de contreparties explicites; alors que ceux-ci comportaient initialement des contreparties : s’occuper de la santé, de l’éducation, des indigents.  Évidemment, nous ne sommes pas à la veille d’une révolution. Mais il faut, toutefois, remarquer que le mécanisme évoqué plus haut peut s’appliquer à la situation actuelle : le système financier jouit de privilèges exorbitants  (l’aléa moral par exemple) qui n’ont pas de contreparties explicites.

Prenons l’exemple de l’aléa moral(10). Il a été étudié par Joseph Stigliz en s’appuyant sur l’exemple du marché de l’assurance santé. Il repose sur l’asymétrie de l’information. En effet un individu peut avoir des conduites à risque à partir du moment où il a souscrit un contrat d’assurance contre ceux-ci, alors que l’assureur n’a aucun moyen d’être informé de celles-ci (conduites à risques).  La solution consiste donc à imposer des pénalités tellement fortes qu’elles compensent la faible probabilité d’être découvert.  Si on applique ce raisonnement au système financier, il aurait fallu mettre en place un système de pénalités qui décourage celui-ci d’avoir recours à l’aléa moral. Or l’état semble se comporter, comme un assureur, qui ne cherche pas à corriger le problème de l’aléa moral.  Au contraire il l’augmente en créant des mastodontes bancaires qui sont « too big to fall ». Autrement dit, on socialise les pertes et on privatise les profits.

L’existence de privilèges qui n’ont pas de contreparties explicites est un mécanisme destructeur pour tout système politique démocratique.  Quand les personnes interrogées (étude de Globalscan) rendent responsables les gouvernement de la crise actuelle, cela veut dire deux choses :

– Ils ne pensent pas que les gouvernements peuvent résoudre la crise et donc les problèmes auxquels ils sont confrontés.

– Il leur reproche surtout leur proximité avec le pouvoir financier, voit leur soumission à ce dernier.

La rupture de la relation mandants (électeurs) mandataires (élus) ne peut que se traduire par une crise politique. La crise a tracé une frontière infranchissable, un 49ème parallèle (d‘après le titre du très beau roman de John Dos Passos), entre les perdants (salariés, retraités, PME et à terme le système politique) et le grand gagnant de la crise : le système financier.

L’Amérique a évité une dépression, et les mesures de soutien adoptées par l’administration Obama y ont contribué, mais les rapporteurs du centre national du marché du travail constatent : « une véritable dépression de l’emploi touche ceux qui se situent en bas de la répartition des revenus( taux de chômage de 30,8%, supérieur de 5 points à celui de la grande dépression) , et une profonde récession prévaut dans les catégories situées au milieu de l’échelle de la répartition des revenus. »

On peut donc penser que la crise politique va faire passer la crise systémique d’un stade latent à un stade aiguë. En premier lieu parce qu’on n’a ébauché aucune solution aux problèmes de fond  : répartition très inégalitaire des richesses et des revenus, déficit structurel des pays riches vis à vis des pays émergents, croissance tirée par l’endettement, système financier dominant et inefficient.

Notre modèle de croissance basé, sur la séquence : crédit – consommation – dette, est obsolète. En second lieu parce que les systèmes politiques et les gouvernements semblent incapables de jeter les bases d’un nouveau modèle de développement.  La crise actuelle a deux phases. La première phase, marqué par l’éclatement de la bulle immobilière, a été amplifiée par l’éclatement de la bulle des produits toxiques, ce qui a entraîné l’éclatement de la bulle de l’endettement des ménages. 

Lors de la seconde phase, il y a un risque d’éclatement de la bulle de l’endettement public à cause de la crise politique qui parait inéluctable, ce qui pourrait entraîner l’éclatement de la bulle de l’endettement global et provoquer ainsi un véritable « tsunami financier ».

Un Krach parait donc inévitable en 2010 puisque comme l’explique Kenneth Rogoff (dans son dernier ouvrage cité plus haut), la défaillance d’un état (ou de plusieurs) paraît inévitable : se posera alors de manière aiguë le problème d’un modèle de croissance totalement inadapté (crise systémique).

La route 66 est la route du rêve américain. Immortalisée par « les raisins de la colère » de Steinbeck, elle traverse les Etats-Unis d’est en ouest, 3940 kilomètres de Chicago à Los Angeles. La misère est de retour : on y retrouve ceux qui s’étaient vu propriétaires d’une maison qui n’arrêtait pas de monter, et qui se retrouvent sans rien, même pas un toit sur la tête. Les victimes de la titrisation du rêve américain.

La route 66 risque d’être une voie sans issue, tant que certains ont des privilèges exorbitants qui n’ont pas de contrepartie explicites. 

 

Notes :

(1) Voir mon article « La crise actuelle est-elle plus grave que celle de 1929 », le blog de la finance et de l’économie.

(2) Jean-Paul Fitoussi : »Aprés la crise, un conte parfaitement immoral », le Monde du 4 janvier 2010.

(3) Il faudrait en réalité parler d’Union économique et monétaire.

(4) Voir mon article : « La cause essentielle de la crise », le blog de la finance et de l’économie. Je reprends l’hypothèse centrale de la Théorie Générale de J-M KEYNES.

(5) Escroquerie à la réserve fédérale : de Bernanke à à Bernankoff ?, par Onubre Einz.

(6) « Le lien ambigu entre la puissance des banques et croissance économique », Hélène Rey, les Echos du 6 janvier 2001.

(7) Le concept d’efficience adaptative a été forgé par le prix nobel d’économie Douglass North. On peut le trouver dans son remarquable dernier ouvrage « Le processus de développement     économique », Editions d’Organisation où il fait appel aux sciences cognitives afin de comprendre et d’analyser l’économie.

(8) John Kenneth Galbraith, « La crise économique de 1929 – Anatomie d’une catastrophe financière ». Petite Biblliothèque Payot.

(9) Hippolyte Taine, « Les Origines de la France Contemporaine », Robert Laffont.

(10) Arnott, R. and J.E Stiglitz, « Equilibrium in Competitive Insurance Markets with Moral Hazard, Priceton University.Discussion Paper 4, 1987.

 

Paul Bara est consultant en économie et finance internationale et il a enseigné à Paris X et à l’ENA.

 

Nanotechnology: On The Road To A High-Tech Russia

Par Alain Loréal (traduction)

 

La Russie a mis en place la première entreprise à produire des applications commercialisables de la nanotechnologie . L’évènement a été annoncé hier par Anatoli Tchoubaïs, chef de la direction de Rosnano et le vice-Premier ministre, Sergueï Ivanov. Les premiers éléments en provenance de ce projet de classe mondiale seront des  nano-outils en carbure pour utilisation dans le domaine de la fabrication de machines-outils.

La nanotechnologie, ou «nanotechnologie» (du grec Nanos nain =) traite de l’étude de la matière aux échelles atomique et moléculaire, à savoir 100 nanomètres (un milliardième de mètre) ou moins et les dispositifs afin de créer des outils ou  matières de cette taille. Les applications sont vastes, allant de l’élaboration de nouveaux matériaux et de composés, des extensions de la physique des particules, de l’application des auto-assemblage moléculaire, les mécanismes de contrôle sur la matière atomique. L’impact immédiat de cette recherche crée de nouvelles approches pour le domaine de la médecine (par exemple, en ciblant les tumeurs), des implications plus larges pour l’industrie électronique (produits de silicium) et des options nouvelles pour la production d’énergie (cellules photovoltaïques).

La nouvelle usine sera ouverte à Rybinsk, région de Yaroslavl. Elle sera géré par New Instrumental Solutions et le capital appartiendra à Rosnano (49,8%), Saturne et Gazprombank (25,1% chacun). Pour Anatoli Tchoubaïs, « D’un point de vue technique, le projet répond à l’échelle mondiale. Cette technologie, en raison de son efficacité et son niveau technique, sera en mesure de résoudre des problèmes non seulement pour pour les outils de coupe du métal , mais aussi pour d’autres types de produits « .

Promettant de développer une affaires modèle compétitive des grandes marques internationales, Tchoubaïs explique que la production de l’entreprise devrait atteindre 150.000 unités d’ici 2014 (pleine capacité), d’une valeur 1,275 milliards de roubles (40 millions USD) dans les ventes. L’investissement, selon le gouvernement régional de Yaroslavl, est d’un milliard de roubles (32,5 millions USD).

D’autres domaines dans lesquels est impliqué Rosnano:

La production d’ampoules à DEL, qui sont fondées sur les émissions de diodes et garantissent une longue durée de vie. L’usine est installée près de Saint-Pétersbourg et la Russie a l’intention d’éliminer progressivement la lumière à incandescence à ampoule complètement d’ici à 2014;

Le développement de médicaments anti-oxydant qui agissent contre le vieillissement grâce à l’emploi des ions biologiquement actifs. Les essais sur les animaux de laboratoire ont révélé  un succès spectaculaire des taux de longévité;

A Irkoutsk, Rosnano renforce sa production de silicium;

Une usine de Tchouvachie, sur la Haute Volga, produit des cellules photovoltaïques.

Rosnano a l’intention d’avoir plus de 100 unités de production ouverte en 2015 et est activement engagé dans plus de soixante projets de recherche et développement.

PRAVDA.Ru

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