Les deux formes du désespoir


Par Paul Jorion

Puisque je ne me trompe que rarement jusqu’ici dans mes prévisions (quand je me trompe, c’est parce que mes cris d’alarme rencontrent un écho et je ne me plains donc pas), en voici une autre : les tentatives de régulation de la finance qui ont débuté en 2007-2008 n’aboutiront à rien. À rien du tout.

Si vous lisez ce qui s’écrit à propos des négociations qui ont lieu en ce moment aux États-Unis pour réconcilier les versions Congrès et Sénat du financial overhaul, le Grand Plan Qui Fait Trembler Les Banquiers, vous verrez que pour obtenir les quelques voix républicaines nécessaires aux votes, on retire jour après jour le peu qui restait. Ou bien si vous vous intéressez à celles qui ont lieu en ce moment à Bâle à propos d’une augmentation des réserves en capital que doivent constituer les banques, vous verrez que chaque pays est enthousiaste à l’idée d’imposer des conditions plus lourdes à celles de ses voisins mais très réservé quant à tout changement qui toucherait les siennes propres, et que l’application de nouvelles règles ne devrait de toute manière pas intervenir avant cinq ou dix ans d’ici « pour ne pas handicaper la reprise en freinant l’allocation de crédit » – je vous jure que je n’invente rien.

« Mais pourquoi, me direz-vous, cet argument de la régulation comme obstacle à la reprise est-il même pris au sérieux ? » Parce qu’on sait que tout coût supplémentaire pour le secteur bancaire sera transmis aux clients des banques. « Et le retour des bonus mirobolants, et la reprise des embauches dans les salles de marché se livrant pour 80 % de leur activité à de la spéculation pure ? » Ça n’a aucun rapport. Ça n’a aucun rapport parce qu’on ne touchera ni aux revenus des dirigeants, ni aux dividendes des investisseurs. « Pourquoi ? » Parce qu’on vous le dit. Parce que c’est comme ça. Parce que si des individus complètement discrédités du fait de leur incapacité à voir venir la crise, et ensuite pour n’avoir absolument pas su quoi faire pour en sortir, ont le pouvoir que l’on constate d’empêcher toute modification de la réglementation de leur secteur (sauf celle qui les arrange parce qu’elle le modernise), alors, je vous le demande, pourquoi voudriez-vous qu’ils n’aient pas aussi le pouvoir de maintenir leurs revenus au même niveau qu’avant, voire même à les augmenter encore, et que tout nouveau frais soit automatiquement passé au client sans autre forme de procès ?

Rassurez-vous, cela ne durera qu’un temps, Dieu qui a dit un jour : « J’exterminerai de dessus la terre les hommes que j’ai créés, des hommes jusqu’au bétail, jusqu’aux reptiles et même jusqu’aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits » (Genèse, 6, 7), consulte en ce moment son calendrier. Les banques sont tombées. Elles ont attiré dans le gouffre avec elles, les États. Les États sont raccrochés par un fil à leurs banques centrales. Lesquelles n’ont plus d’autre ressources que la planche à billet (on évoque ce matin, pour la Fed, un nouveau tirage de 5.000 milliards de dollars – après les 2.500 milliards émis sans contrepartie de richesse depuis mars 2009). Les banques centrales ne tombent pas : elles font comme les autres dans ce domaine, elles se discréditent, et elles le font en engendrant l’hyperinflation et la misère qui se déverse sur le monde.

Et après ? Euh… il reste le Fonds Monétaire International qui tirera tout le monde d’affaire. Non, soyons sérieux, après, il ne reste qu’une chose – mais on peut déjà s’y préparer : passer, comme le dit Kant, du désespoir découragé au désespoir indigné.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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