La biodiversité face aux entreprises


Par Agnès Sinaï

L’université de rentrée du WWF a réuni les acteurs concernés par la biodiversité, parmi lesquels les entreprises. Alors qu’un sondage IFOP montre que les Français jugent leur impact négatif, l’ONG cherche à les impliquer plutôt qu’à les stigmatiser.

En cette année internationale de la biodiversité et à quelques semaines du sommet de Nagoya, le WWF-France a placé son université de rentrée sous l’égide du pragmatisme : « Economie et biodiversité » en était l’intitulé. Rester mobilisés tout en constatant que l’objectif de la fin de l’érosion de la biodiversité en 2010 n’a pas été tenu, voilà le pari du WWF. Son directeur général, Serge Orru, compte sur les entreprises partenaires de l’ONG  »pour réduire les impacts environnementaux de leurs activités, mais aussi pour orienter leurs parties prenantes vers des modes de consommation plus responsables ».

Pour les sensibiliser davantage, le WWF a diffusé une étude solidement documentée, Les entreprises face à l’érosion de la biodiversité, qui analyse, de l’amont à l’aval et dans huit filières, les impacts de leurs activités.  »Plutôt que des outils de marketing vert, il s’agit de leur fournir une vision du cycle de vie de leurs produits », analyse Julia Haake, directrice des partenariats entreprises au WWF-France. Plutôt que de stigmatiser leur capacité de destruction des ressources au service du modèle de consommation de masse, l’étude souligne la totale dépendance des entreprises vis-à-vis de la biodiversité. Qualité de l’eau et de l’air, régulation des risques naturels, approvisionnement en matières premières, c’est la pérennité des activités économiques qui est en question.

La biodiversité peut même être source d’opportunités pour une entreprise ou une filière, s’efforce de démontrer cette étude. L’agriculture biologique, par exemple, la plus à même de maintenir la diversité et la résilience des écosystèmes, ne connaît pas la crise. Inversement, l’atteinte de l’image de l’entreprise peut engendrer des pertes de marché. C’est le cas de la filière du soja, visée en 2006 par une campagne du Comité catholique contre la faim, qui mettait en cause Cargill, société américaine spécialisée dans la fourniture de produits alimentaires. En 2009, un rapport de Greenpeace, Le Massacre de l’Amazonie, interpellait les transformateurs Bertin, JBS et Marfrig. La grande distribution qui commercialise ces produits a été pointée du doigt.

Malgré les labels, la surexploitation continue

L’huile de palme, l’huile la plus consommée dans le monde, fait l’objet d’un zoom spécifique dans l’étude WWF. Sa production, multipliée par 4,5 en 25 ans, entraîne de graves conséquences sur les écosystèmes des pays producteurs, l’Indonésie et la Malaisie. Financées par l’exploitation du bois des forêts abattues, les plantations de palmiers à huile sont très rentables, mais extrêmement destructrices. Moins de 10% des espèces survivent dans les plantations, aux sols pollués et érodés. Les orang-outans disparaissent en même temps que leur habitat naturel. Les tourbières, sols très riches en carbone, sont incendiées, drainées et détruites.

Face à cet exemple typique de perte de biodiversité, l’étude identifie une série de leviers d’action, de l’amont à l’aval. Pour les collectivités, la définition des marchés publics peut contribuer à limiter les impacts. Sans attendre les réglementations, les entreprises sont invitées à les anticiper et à se distinguer par des démarches volontaires grâce aux labels existants. Le WWF est à l’initiative de nouvelles certifications, comme le RSPO (Roundtable for Sustainable Palm Oil). Ce label remporte un énorme succès auprès des entreprises : les plus gros producteurs et utilisateurs d’huile de palme – Unilever, Nestlé, Cargill, Carrefour… et beaucoup d’autres – y adhèrent, mais les surfaces cultivées en palmiers à huile continuent de progresser. La RSPO prône de fait la « croissance soutenable » du secteur.

Même limite des démarches volontaires dans le domaine de la pêche. L’étude du WWF recommande le recours à la certification MSC (Marine Stewardship Council). Cofondé par le WWF et Unilever en 1997 avant de devenir une organisation indépendante, le MSC s’inspire du Code de conduite de la FAO pour une pêche responsable, qui recommande, entre autres, de contrôler ou de réduire la capacité de pêche et d’utiliser des engins et des pratiques de pêche sélectifs et respectueux de l’environnement. À l’heure actuelle, 1% des bateaux de pêche assurent 50% des prises, effectuées à partir de chalutiers et palangriers industriels. Et 7% de la pêche de capture mondiale sont pour le moment certifiés MSC.

Dans la revue Nature du 2 septembre, des scientifiques internationalement reconnus soutiennent que les objectifs du label MSC ne sont pas toujours respectés. Ils citent le cas du colin d’Alaska, la plus grande pêcherie certifiée au monde, dont le stock en mer de Béring a diminué de 64% entre 2004 et 2009. Les signataires estiment que  »les incitations du marché ont détourné le MSC de ses buts originels, en encourageant la certification d’entreprises toujours plus grandes et intensives en capitaux »1. Pour Charles Braine, Responsable Pêche Durable du WWF-France  »le programme MSC n’est certainement pas parfait et doit être encore amélioré mais, en l’état actuel, il reste la meilleure certification pour les produits de la mer issus de pêcheries durables. Condamner définitivement le meilleur de la classe aura pour effet de laisser la place aux cancres et aux tricheurs ». Le géant Findus France a annoncé son objectif d’être la première entreprise au monde à ne commercialiser que des poissons écolabellisés. Une bonne nouvelle pour la biodiversité ?

L’étude du WWF n’exclut au bout du compte aucun levier d’action, des labels aux réglementations. Le WWF a proposé aux pêcheurs de crevettes guyanais d’utiliser un système de filet sélectif pour limiter les captures accessoires (Trash and Turtle Excluder Device). Au bout de trois ans d’essais, ce système a montré une diminution de 25 à 40% des pêches accessoires. Les grands requins, les tortues et les raies ne sont plus capturés. Ce système est désormais obligatoire en Guyane depuis le 1er janvier 2010.

La biodiversité face à l’industrialisation du monde

Le chapitre sur la filière de l’extraction met l’accent sur la dégradation des « services » écologiques causée par l’exploitation minière. L’étude souligne que ces dégradations seront d’autant plus lourdes que les matières premières deviennent de plus en plus rares et difficilement accessibles. L’exploitation des sables bitumineux donne un avant-goût de la destruction des milieux sensibles. Pour les entreprises, la raréfaction croissante des minerais est synonyme de coûts supplémentaires. Le WWF les incite à  »vendre des produits aux avantages écologiques » et à anticiper sur les réglementations. L’ONG plaide également en faveur de la traçabilité et de la certification des minerais extraits afin de préserver les écosystèmes des territoires et la santé des populations riveraines. Ce changement est facile à opérer pour l’or, soutient l’étude. Mais quid des mines d’uranium en Afrique ?

Economie de fonctionnalité, chimie verte, éco-tourisme, foresterie ou pêche durable … dans tous les secteurs, les entreprises sont désignées comme actrices potentielles de changements qui se font attendre. Il y va de leur image, au demeurant mauvaise, comme l’a souligné une récente étude réalisée par l’IFOP pour le compte du WWF. Mais seront-elles volontairement redevables de la biodiversité, dont la gratuité est garante de leurs bénéfices financiers ? Quel avantage à court terme tireront-elles de tels efforts ? Danone annonce la plantation de 6000 hectares en agroforesterie en Inde pour restaurer les sols. Carrefour ne commercialise plus le thon rouge. Lafarge réhabilite ses carrières. Perrier-Vittel, du groupe mondial Nestlé, paye l’afforestation de ses sites de captage. Mais au-delà de ces gestes ponctuels, on voit mal comment les problèmes seront résolus avec l’état d’esprit de celui qui les a causés. Le gigantisme de ces groupes va de pair avec l’uniformisation du monde.

La nature-objet, pourvoyeuse de « services environnementaux », fait l’objet d’une étrange ingratitude de la part d’une humanité dominée par un rapport au monde issu de la doctrine cartésienne. Comme l’a exprimé le biologiste Jean-Claude Ameisen lors de l’université de rentrée du WWF, aussi longtemps que l’Homme s’estimera maître et possesseur de la nature, il continuera à croire qu’il vit dans un environnement stable :  »Nos représentations de la nature sont à réconcilier avec une connaissance de la nature plus récente : il faut comprendre que celle-ci n’est pas un état stationnaire, que c’est la nature qui nous a produits et que nous sommes parents de l’ensemble du monde vivant ». Sans doute sommes-nous en train de scier les branches sur lesquelles nous sommes assis. Et pour le moment, ce ne sont pas les entreprises qui font face à la biodiversité. C’est la biodiversité qui est face aux entreprises.

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