Place aux jeunes, un mythe à la vie dure


Par Florence Legros(*)

Depuis début octobre, les jeunes, étudiants ou lycéens, ont rejoint les cortèges des « anti »-réforme des retraites. Alors qu’on aurait pu penser qu’ils seraient – à l’image du collectif « Nous ne paierons pas vos dettes » qui avait recueilli quelques centaines de signatures en 48 heures en septembre 2006 – sensibles à la limitation de la future charge des retraites, certains syndicats lycéens et étudiants se prononcent contre une réforme qui « va accentuer le chômage des jeunes » (sic).

Le raisonnement suivi est simple : l’augmentation de deux ans de l’âge de départ à la retraite (en admettant que le report soit effectif) induira une augmentation de l’emploi des seniors et « c’est un million d’emplois qui ne seront pas libérés » (sic). Autrement dit, il y aurait substitution parfaite entre les emplois des plus âgés et ceux des plus jeunes. Cette vision est clairement à relier à l’un des grands mythes qui circulent autour de la question de la retraite : celui selon lequel l’emploi serait un « gâteau » de taille fixe, qu’il conviendrait de se partager entre générations (et quelquefois entre sexes, ce qui explique les politiques familiales incluant une allocation pour parent au foyer, ou entre natifs et immigrés).

Selon cette vision qualifiable de malthusienne, le déterminant du taux de chômage d’un pays serait sa démographie : une augmentation de sa population active augmenterait son taux de chômage… Cela n’est évidemment pas vrai, en tout cas hors effets transitoires liés à un choc très violent (déplacements de population…). A l’évidence, un tel raisonnement suppose que la demande globale n’évolue pas avec la taille de la population. Mais surtout, il néglige totalement l’impact de la croissance économique et la question du contenu en emploi de la croissance, de même que la question des qualifications et celle de l’expérience : l’emploi est un problème d’appariement entre un poste et un individu ; réduire la question à la seule fourniture d’une force de travail en face d’un besoin (jugé invariant…) est un contresens car elle fait l’impasse sur les questions de qualification.

Or, cette notion de qualification est bien centrale par rapport à l’emploi. Si la question était celle de la fourniture pure et simple d’une force de travail, le taux de chômage des qualifiés serait plus élevé que celui des non-qualifiés à cause de leurs salaires plus élevés. On constate exactement l’inverse : le taux de chômage des diplômés du supérieur était de 6,1 % fin 2009 contre 9,1 % pour l’ensemble de la population et 37,7 % pour les diplômés du brevet et les non-diplômés.

Si l’on s’intéresse aux jeunes exclusivement, et plus précisément à ceux qui sont sortis depuis quatre ans ou moins de formation initiale, le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur s’établissait à 9,6 % fin 2009, à 23,1 % pour les titulaires d’un bac, CAP ou BEP et équivalent et à 49,2 % pour les titulaires du seul brevet, d’un CEP ou sans diplôme. Ces chiffres confirment que c’est la qualification qui détermine l’employabilité. L’impact du degré de qualification sur le taux de chômage est particulièrement élevé sur les jeunes qui ne compensent pas encore par l’expérience : les taux de chômage tombent respectivement à 4,3 %, 6,3 % et 10,8 %, des plus qualifiés aux moins qualifiés qui sont sortis depuis onze ans et plus de formation initiale.

Une autre manière de se convaincre de l’absence d’impact de l’âge de la retraite sur le chômage des jeunes est d’observer la réponse de l’évolution du chômage de cette catégorie à la mise en place de dispositifs de mise à l’écart de travailleurs âgés. Ceux-ci se sont succédé à partir de 1979 et se sont accélérés à compter de 1981 de telle sorte qu’en 1986 était écarté un flux annuel d’environ 70.000 bénéficiaires, un chiffre qui a décru jusqu’en 1990 avant d’amorcer une remontée à 100.000 personnes en 1996. Il a baissé pour s’établir en 2008 à 8.000. Si ces écarts avaient influencé le chômage des jeunes, celui-ci aurait marqué un mouvement inverse. Or, ce n’est pas le cas, au contraire : le chômage – observé de un à quatre ans après la fin de leurs études sur la période 1981-1985 – des qualifiés est stable ; celui des diplômés du secondaire a considérablement crû (de 16,9 % à 26,3 % entre 1981 et 1985), celui des non-qualifiés est passé de 28,4 % à 42,2 %. Les années 1992 à 1997 ont également vu les taux de chômage augmenter, quel que soit le niveau du diplôme, mais à des niveaux sensiblement différents. Il n’y a donc pas – et c’est heureux – de phénomène de vases communicants entre l’emploi des seniors et celui des jeunes : les uns ne privent pas les autres de travail. Le mythe doit être écarté : il avait conduit le Conseil d’orientation des retraites a effectuer des prévisions avec une baisse du taux de chômage à 4,5 % induite par le passage à la retraite des premières générations de baby-boomers. Nous sommes 5 points au-dessus.

(*) Florence Legros est Professeur à Dauphine, Directrice de l’Equipe Stratégies Dynamiques et Financières.

Cet article a été publié la première fois sur AGEFI, le 4/11/2010

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :