Sous-traitance chinoise :la bourse ou la vie…


Par Stéphane Pambrun

Les suicides à répétition chez Foxconn et des mouvements de grève inédits dans les usines Honda ou Toyota ont jeté une lumière crue sur les conditions de travail en Chine. Un rapport universitaire indépendant décrypte la réalité du travail chez ce sous-traitant.

Le Parti communiste chinois a inscrit le droit du travail dans son plan nouveau quinquennal. Ce document qui donne les grandes orientations de la politique chinoise pour la période 2011-2015 comporte ainsi un chapitre inédit sur la protection des travailleurs : « La Chine va renforcer l’application du droit du travail, perfectionner le mécanisme sur la résolution des conflits au travail, améliorer les conditions de travail et garantir les droits des travailleurs », peut-on notamment lire dans ce document. « Le gouvernement, les syndicats ainsi que les entreprises doivent jouer pleinement leur rôle pour établir ensemble un mécanisme par lequel les travailleurs et les entreprises puissent partager des intérêts communs ». En soi, c’est une petite révolution dans ce pays qui s’est hissé au deuxième rang de l’économie mondiale en misant sur une main d’œuvre servile et à bon marché. Le gouvernement chinois a suivi d’un œil inquiet les mouvements de grève qui ont touché cette année certains des plus importants constructeurs automobiles nippons installés en Chine et, surtout, la vague de suicides dans les usines Foxconn.

Foxconn et ses 900 000 salariés en Chine est en effet devenu le symbole des conditions de travail qui règnent chez certains sous-traitants de marques telles que Apple, Sony, Motorola, HP ou Nintendo. Cette année, treize suicides ont eu lieu coup sur coup dans les ateliers de Foxconn à Shenzhen.

Pour la première fois, c’est un rapport universitaire qui décrypte la situation. Une étude réalisée par une vingtaine d’universités de Chine, de Taiwan et de Hong Kong a été publiée mi-octobre sous l’égide de l’ONG Sacom (Students & Scholars Against Corporate Misbehavior), dénonçant des « camps de travail à la culture militarisée ».
« Nous avons été alerté par les nombreux suicides chez Foxconn, nous explique Debby Chan, l’un des auteurs de ce rapport. Nous avons donc décidé de conduire une enquête. Nous avons pu rencontrer et interviewer une centaine d’ouvriers à l’extérieur des usines – parce que Foxconn ne nous a pas laissé accéder à l’intérieur du site. Par ailleurs, nos chercheurs ont réussi à s’infiltrer dans les usines de Foxconn à Shenzhen et Hangzhou en se faisant embaucher et passer pour des ouvriers. Ils ont travaillé entre mai et juillet 2010 et nous ont transmis des informations de toutes premières mains sur les conditions de travail. D’autres universités ont mené des enquêtes similaires dans sept autres usines du groupe en Chine continentale ».

Ce rapport inédit recense cinq problèmes majeurs :

Les salaires trop faibles. Foxconn s’était engagé le 1er octobre dernier à augmenter le salaire minimum de ses ouvriers et le faire passer à 2000 RMB par mois (environ 210 euros). A ce jour, les ouvriers n’ont toujours rien vu.

Les durées excessives de travail : la durée maximale est fixée par Foxconn à 80 heures par semaine, bien loin des 36 heures légales en Chine. « Plusieurs ouvriers nous ont révélé que pour déjouer les contrôles, les heures supplémentaires ne sont désormais plus enregistrées et donc rarement payées, souligne Debby Chan. Les périodes de formation ne sont pas non plus payées intégralement, tout comme les temps de réunions qui fixent les quotas de production, les objectifs et les rappels aux règles de discipline ».

Le système de management : SACOM décrit dans son rapport un management de type militaire qui exige l’ « obéissance absolue » et inclut des punitions et des « harcèlements inhumains ». « Quand les ouvriers ne replissent pas leurs objectifs, ils sont punis, explique Debby Chan. Les punitions sont des suppressions de bonus, des aveux collectifs, des humiliations publiques. Ils doivent par exemple recopier des citations du Président de Foxconn, Terry Gou. Nous avons constaté que les agents de sécurité agressent verbalement et physiquement les ouvriers. Ces règles s’étendent jusqu’aux dortoirs, parfois jusqu’à l’absurde. Par exemple, il est interdit d’utiliser un sèche cheveux ».

Le chantage au déménagement : actuellement Foxconn emploie 900 000 ouvriers en Chine dont 420 000 à Shenzhen. La direction prépare en secret des déménagements dans le Centre, l’Ouest et le Nord de la Chine où la main d’œuvre est abondante et les salaires moins élevés. Les ouvriers de Shenzhen n’en ont pas été informés et risquent donc de perdre leur emploi.

Les syndicats : sur certains sites importants il existe des syndicats, mais selon le rapport de SACOM, ils manquent de crédibilité. « Les ouvriers que nous avons interrogés nous disent qu’ils ne sont pas à leur écoute, que les syndicats ne sont pas élus démocratiquement et que le Président du syndicat des ouvriers de Foxconn est en fait le directeur des relations publiques et le bras droit du Président de Foxconn. A l’usine de Hangzhou, le syndicat n’est autre que le bureau des ressources humaines. On demande aux ouvriers d’adresser directement leurs plaintes à la direction. Toutes ces pratiques sont absolument contraires au droit du travail en Chine ».

« Audits internes limités »

Foxconn a démenti catégoriquement les conclusions de ce rapport, mais plusieurs ONG nous confirment les conditions de travail déplorables dans les usines chinoises. « Tous les secteurs manufacturiers sont concernés », assure Geoffroy Crothall du China Labour Bulletin.
« La plupart des marques étrangères qui travaillent en Chine avec des sous-traitants ne procèdent qu’à des audits internes limités et de manière pas toujours très objective. La qualité des audits est donc en cause », estime Debby Chan, qui en appelle à la responsabilité sociale des multinationales. « Lorsque l’on sait que le coût de production d’un Ipod ne représente que 0,9% de son prix de vente, on voit bien que la marge de manœuvre est importante pour améliorer les conditions de travail des ouvriers chinois. Il faut faire pression sur les multinationales pour qu’elle fasse respecter le droit du travail. Mais, selon nous, la véritable révolution viendra de l’émergence de syndicats puissants et indépendants. Eux seuls pourront agir dans l’intérêt des travailleurs ».
 
« Les entreprises font face à une pression importante pour augmenter les salaires et améliorer les conditions de travail, souligne un récent rapport de la Fédération des syndicats chinois, une organisation placée sous l’égide du Parti communiste. C’est pourquoi nous pensons que le gouvernement va devoir renforcer ses contrôles et faire appliquer le droit du travail pour protéger les ouvriers mais aussi garantir la stabilité sociale ». Avec 200 millions d’ouvriers dans le pays, une contagion de la grogne sociale représenterait en effet un risque important pour la Chine. Cette longue marche des ouvriers chinois pourrait donc déboucher sur un avenir un peu moins sombre.

Publié la 1ère fois par NOVETHIQUE le 17/12/2010

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2 Réponses

  1. Bonjour,

    Super article, ou puis je me procurer le rapport?
    Merci

  2. cruel dilemme !!

    pour notre confort et notre pouvoir d’achat , nous avons besoin de cette population d’esclaves à bas prix. Sans eux les prix de nos (très ) chers PC, téléphones, et autres Ipad vont exploser.

    et les droits de l’homme ?? ah oui !! euh !! c’est loin la Chine

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