Les futures administratrices entrent en piste


Par Soraya Haquani (Agefi)

Directeurs financiers, spécialistes de la banque ou de l’assurance, certaines dirigeantes se préparent au rôle d’administrateur du CAC 40.

Depuis un an, plusieurs femmes cadres supérieures de banques ou sociétés d’assurances participent à un discret mais ingénieux programme intitulé BoardWomen Partners (BWP). Fondé en 2007 par Véronique Préaux-Cobti, directrice du cabinet de conseil Diafora, et Marie-Claude Peyrache, ancienne dirigeante chez France Telecom, ce dispositif à but non lucratif vise à accroître le nombre de femmes au sein des conseils d’administration de grandes entreprises françaises. Un sujet d’actualité depuis le vote de la loi du 27 janvier 2011 relative à « la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance et à l’égalité professionnelle » : les grands groupes ont trois ans pour afficher 20 % de femmes au sein de leurs conseils d’administration, afin d’atteindre 40 % dans un délai de six ans. Avant même l’arrivée de la loi, les conseils d’administration avaient commencé à se féminiser puisqu’en 2010, 15 % des administrateurs au sein du CAC 40 étaient des femmes, contre 10,5 % en 2009. Dans le secteur financier, si certains établissements sont au-dessus de la barre des 20 %, aucun n’atteint encore celle des 40 % .


Tutorat croisé

Chez BPCE, « François Pérol (président du directoire, NDLR) a désigné en 2010 trois femmes cadres au sein du groupe pour qu’elles intègrent le programme de BWP », indique Jean-Luc Vergne, directeur des ressources humaines du groupe. Il s’agit d’un tutorat croisé : les femmes cadres désignées (les mentees) dans des entreprises cotées de tous secteurs ont pour mentor le dirigeant d’une société du CAC 40 qu’elles rencontrent deux à trois fois par an. Le but : se préparer au rôle d’administrateur, et surtout, se rendre plus visible aux yeux des grands décideurs. Un autre réseau, European Professional Women’s Network, propose aussi un tutorat avec des personnes de l’Institut français des administrateurs. Christine Fabresse, directrice de la banque de détail des Caisses d’Epargne, a pour « mentor » Serge Grzybowski, PDG d’ Icade. C’est François Pérol qui lui a annoncé sa désignation pour le BWP. « Je ne connaissais pas du tout ce programme, mais j’ai immédiatement pris cela comme une marque de valeur. Un grand patron qui vous identifie, cela donne confiance ! », raconte-t-elle. Cette spécialiste de la banque de détail a déjà eu deux longs entretiens avec son « mentor » et continue à échanger avec lui par courrier électronique. « Serge Grzybowski s’est rendu disponible très vite, dès que je l’ai sollicité. Il m’a montré les éléments de mon parcours que je peux valoriser en vue de devenir administrateur d’un groupe coté : le lien entre mes compétences dans les ressources humaines et dans des activités opérationnelles. »

Défendre ses compétences

Les femmes doivent apprendre à défendre leurs compétences, car si les dirigeants sont prêts les accueillir, ils ont en tête un profil d’administratrice préconçu… assez étroit. « Souvent, nos clients recherchent des femmes qui jouissent d’une assez forte visibilité ou qui ont déjà exercé des mandats d’administrateur. Ce sont donc les mêmes noms que l’on voit circuler alors que notre vivier de femmes de talent est beaucoup plus important, constate Danielle Nassif, principal au cabinet de recrutement de cadres dirigeants Heidrick & Struggles. L’expérience internationale est très demandée. Il faut avoir vécu une expatriation, ou être intervenue sur des dossiers internationaux, ou encore avoir une bonne connaissance d’un marché géographique en particulier. En outre, les grandes entreprises sont intéressées par des femmes dotées d’une expertise dans une fonction ou un secteur précis et de qualités de leadership. »

Véronique Weill, group chief operating officer (responsable des directions marketing, distribution, informatique, excellence opérationnelle et achats) et membre du comité exécutif d’ Axa, est très demandée depuis qu’elle est devenue, en 2010, administrateur indépendant au sein du conseil d’administration du cimentier Lafarge. Avant de travailler chez Axa en 2006, elle avait exercé une vingtaine d’années chez JPMorgan, notamment à Londres et à New York. En 2008, Henri de Castries, PDG d’ Axa, lui propose d’adhérer à BWP. Son mentor : Jean Peyrelevade. « Nous ne nous connaissions pas, il a porté un regard très objectif sur mon parcours. Mon CV a circulé auprès de patrons du CAC 40 et Bertrand Collomb, président d’honneur de Lafarge, a été intéressé par mon profil, explique Véronique Weill. Après avoir passé des entretiens, j’ai été cooptée par Bruno Lafont (PDG de Lafarge, NDLR) pour rejoindre le conseil d’administration. » Elle affirme que BWP a été « déterminant » : « J’ai passé une partie de ma carrière à l’international, ce qui est un atout indéniable mais cela éloigne des réseaux économiques français. BWP, c’est à la fois l’accès à ces réseaux et une opportunité de mettre avant des femmes qui auraient échappé au radar. Il faut leur dire que c’est possible ! » L’ex-spécialiste de la banque d’investissement n’a pas répondu favorablement aux sollicitations pour d’autres mandats d’administratrice car elle souhaite continuer à assumer ses responsabilités chez Axa « dans les meilleures conditions ».

Depuis un an, Nathalie Broutèle, directeur général de Natixis Assurance et membre du comité exécutif de Natixis depuis 2010, participe aussi à BWP (elle préfère ne pas dévoiler le nom de son « mentor »). Cette professionnelle de l’assurance n’hésite pas à le dire : « Oui, j’ai envie d’exercer un mandat au sein du conseil d’administration d’un grand groupe. » Figurer au sein du « comex » de Natixis n’est pas forcément un facteur qui lui permettra d’être administrateur. « Membre d’un comité exécutif et membre d’un conseil d’administration sont deux missions très différentes, avertit-elle. Dans un ‘comex’, vous exécutez la stratégie, c’est une organisation opérationnelle et propre à chaque entreprise. Au sein d’un conseil, vous exercez un rôle de supervision de l’exécution de cette stratégie et de contrôle, et c’est une instance régie par la loi. » Pour Nathalie Broutèle, BWP est « très positif dans la mesure où les femmes sont repérées pour leur parcours et leur capacité à accéder à un poste d’administrateur. Et il me permet de rencontrer des femmes issues de parcours professionnels différents du mien, je me crée un réseau ! »

Connexion

Justement, pour promouvoir la mixité, les réseaux jouent un rôle. Ainsi, huit banques viennent de rassembler leurs réseaux internes formels ou informels pour créer Financi’Elles, dont le lancement officiel est prévu le 24 mars. Environ 1.500 femmes du secteur banque-assurance et finance y sont regroupées. « Nous voulons que nos membres soient plus visibles et accélérer le mouvement autour de la mixité, déclare Laurence Peyraut-Bertier, directrice de la marque chez Barclays Global Retail Banking Monde et coprésidente de Financi’Elles. Les femmes travaillent beaucoup, sont dotées de compétences et tiennent des responsabilités mais il faut le faire savoir ! Souvent elles attendent d’être cooptées ou promues par leur responsable. La force du réseau, c’est d’être connectées, ce qui permet d’augmenter une confiance que l’on n’a pas forcément au départ. » A noter : les hommes n’en sont pas exclus. « Ils sont à la tête des organisations et des principales structures de décision, souligne la coprésidente. Il faut travailler avec eux pour changer les choses, on ne peut pas, on ne veut pas, partir en guerre contre les hommes ! »

Réseau pionnier dans le secteur bancaire, « Féminin by Société Générale » a attiré, depuis sa création en 2004, 400 femmes cadres du groupe en France. « Des antennes en province et à l’étranger existent aussi à Londres et New York, comme au Brésil, au Cameroun et dans la région Asie-Pacifique », précise Véronique de la Bachelerie, directeur financier des activités de banque de détail en France du groupe, membre du comité de direction depuis 1er janvier 2011 et présidente-fondatrice du réseau. Là aussi, pas question de réseauter exclusivement entre femmes. « Nous demandons à nos adhérentes de venir avec des collègues masculins, indique la dirigeante qui travaille au sein de Société Générale depuis 1987. Nos conférences et groupes de travail leur sont ouverts. En 2008, nous avons mis en place trois groupes de travail dédiés au ‘mentoring’, le leadership et les cycles de carrières. Ces sujets ne concernent pas uniquement les femmes, ces groupes étaient donc mixtes. » Pour Anne Blanche, associée chez Deloitte, c’est l’échange avec d’autres femmes qui a suscité l’envie de siéger au conseil d’administration de Deloitte France, qu’elle a intégré l’an dernier. « Au départ, je ne me sentais pas vraiment légitime car je suis basée à Nantes, raconte-t-elle. Lors d’une formation sur le leadership au féminin avec le réseau de Deloitte-Capital Féminin, les discussions m’ont fait prendre conscience que j’avais un complexe injustifié. C’est ce qui m’a incité à aller voir le président du conseil d’administration de Deloitte pour lui faire part de ma candidature… qu’il a jugée tout à fait légitime ! » Législation, tutorat, réseaux… Désormais, tous les outils sont là pour faire disparaître des complexes qui n’ont pas lieu d’être

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