Vous avez dit Expert ?


D’après Actu-environnement

L’affaire du Médiator comme la catastrophe de Fukushima sont plus que des accidents isolés. Elles révèlent une certaine faillite de l’expertise et posent la question de la compétence et de l’indépendance des experts au temps de la société du risque.

 

Le sociologue allemand Ulrich Beck a théorisé la société du risque comme la forme de modernité actuelle où il ne s’agit plus seulement de rentabiliser la nature, de libérer l’homme des contraintes traditionnelles, mais aussi et surtout de résoudre des problèmes induits par le développement techno-économique lui-même. Dans la modernité avancée, écrit Ulrich Beck, la production de richesses est systématiquement corrélée à la production de risques. Ainsi la société du risque implique-t-elle, pour Ulrich Beck, une forme de réflexivité : le processus de modernisation est à lui-même objet de réflexion et problème. « Les questions portant sur le développement et l’introduction de technologies se doublent de questions de « maniement » politique et scientifique liés à des technologies qui existent actuellement ou que l’on envisage d’introduire. Plus les risques augmentent, plus on doit promettre de sécurité, et il faut constamment répondre aux assauts d’une opinion publique vigilante et critique par des interventions cosmétiques ou réelles sur le développement technico-économique« .

Des experts face à la défiance

Cette modernité réflexive s’accompagne d’une crise de confiance des citoyens vis-à-vis de l’Etat et des experts, à mesure que les crises sanitaires et les catastrophes industrielles actualisent les risques. Le quotidien Le Monde , à propos de l’accident de la centrale de Fukushima, soulignait récemment la prise de conscience, au Japon, des carences de l’Etat et des opérateurs nucléaires. L’ancien gouverneur de la préfecture de Fukushima n’a-t-il pas lui-même dénoncé le fait que l’Agence pour la sécurité nucléaire et industrielle japonaise (NISA) a mis deux ans pour révéler aux autorités publiques que Tepco avait falsifié le contenu de rapports d’inspection concernant des dégâts détectés sur l’enveloppe du coeur de deux réacteurs dans la centrale de Fukushima Daiichi ? Ce pays, qui a pris des risques énormes pour sa population au nom de l’expansion économique, a connu des catastrophes sanitaires de grande ampleur, comme l’intoxication par le mercure à Minamata révélée dans les années 60. Alors que l’Etat japonais s’apprête à nationaliser la compagnie TEPCO, dont le PDG brille par son absence depuis l’accident du 13 mars, il ne s’agit plus de laisser les seuls experts, longtemps indifférents aux mobilisations locales de paysans et de pêcheurs, décider de la politique énergétique : « L’usage du nucléaire doit faire l’objet d’une réflexion qui dépasse les experts », souligne l’économiste Marsuto Uchihashi.

Une situation qui vaut aussi pour la France, dont les élites défendent unanimement l’option nucléaire, alors que la société française est partagée et inquiète des risques d’accident. Ce décalage traduit le cloisonnement de la décision politique, qui semble pour le moment tourner le dos à la société civile. La fin des années 80 et les années 90 auront néanmoins marqué un tournant dans l’évolution du lien entre science et société. Cette époque est marquée par des controverses sur le progrès, de Tchernobyl aux OGM, en passant par le sida, l’amiante, le sang contaminé, la vache folle, les pollutions chimiques et les changements climatiques. Ces débats d’un genre nouveau sont portés par de nouveaux acteurs : la CRII-RAD (Commission de recherche indépendante sur la radioactivité), l’ACRO (Association de contrôle de la radioactivité dans l’ouest), puis par la Commission nationale du débat public, créée en 2002, qui, tout en ouvrant le débat à tous les acteurs, ne leur permet pas d’influer en amont sur les orientations technologiques, décidées avant la tenue des débats, comme ce fut le cas pour le réacteur EPR de Penly (Seine-Maritime) et pour les nanotechnologies, déjà présentes dans des centaines de produits de consommation courante au moment de la Commission particulière du débat public sur les nanos, en 2009.

Demande de pluralisme

Dans ce contexte mouvementé, le colloque du CNRS dédié aux « Chercheurs au cœur de l’expertise », organisé à Paris le 4 avril, ne pouvait pas mieux tomber. Il y fut question des paradoxes de la société du risque où, plus la demande d’expertise croît, plus les experts semblent faillir face à des objets technologiques dont la prolifération dépasse le rythme – lent – de l’expertise. L’expert est lui-même en crise, tant il doit répondre à de multiples sollicitations : révision d’articles scientifiques, évaluations en laboratoire, participation à des comités scientifiques, expertise judiciaire, audits parlementaires, sollicitations des médias, évaluation de projets de recherche, etc. Et pendant qu’il siège dans des commissions ad hoc, il ne cultive pas sa propre activité scientifique… au risque de se disqualifier. Pour Yves Dessaux, directeur de recherches au CNRS en sciences végétales, l’expertise n’est donc pas une activité très valorisante. L’expertise elle-même est une activité à risque : elle est chronophage, et l’expert risque d’être instrumentalisé dans les controverses, alors même qu’on l’attend pour ses compétences d’objectivation. « Toute la communauté scientifique passe son temps à expertiser ou à être expertisée », ironise Bruno Chaudret, président du Conseil scientifique du CNRS. La culture du doute inhérente à la science est difficilement compatible avec les exigences de vérités tranchées qu’attendent société et médias.

L’expert a donc le « blues », d’autant qu’il est une figure contestée. Selon Aquilino Morelle, professeur associé à l’Université Paris I – Sorbonne, trois types de critiques visent l’expertise : l’expert a trop d’emprise sur le politique ; l’expertise est pervertie par des conflits d’intérêts (financiers, professionnels, relationnels), comme l’a révélé l’affaire du Médiator et la mise en cause de la présidente de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ; enfermée dans sa spécialité, l’expertise perd de vue l’essentiel. Pour restaurer la crédibilité de l’expertise, il ne faut pas seulement des chartes éthiques, « il faut des expertises interdisciplinaires et collectives », prône Marie-Odile Bertella-Geffroy. Pour cette juge d’instruction spécialisée en santé publique et vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris, « dans les affaires de responsabilité médicale, les experts sont parfois masqués, ce sont des lobbyistes. Dans tous ces dossiers, les lanceurs d’alerte n’ont jamais été entendus. Tout est un peu opaque. Les experts pré-décisionnels doivent être compétents et séparés de ceux qui décident ».

Savoirs profanes

Où commence et où s’arrête le périmètre de l’expertise ? Les audits des centrales nucléaires françaises doivent-ils seulement être confiés à l’Autorité de sûreté nucléaire ? Faut-il développer une expertise profane ? La question du choix des experts fait l’objet de peu de travaux de sociologie, selon Christophe Bonneuil, chargé de recherche au CNRS, Centre Alexandre Koyré. Ce dernier constate que les chercheurs en biologie moléculaire sont les plus favorables aux OGM, alors que les écologues le sont moins, et note, après s’être livré à une analyse du mode de recrutement des experts du groupe spécial de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) chargé de statuer sur les risques des plantes transgéniques qu’ « à l’OMC, le bon expert est celui qui n’est pas réfuté par une des parties ». Le consensus règne, au détriment du débat. L’art de la comitologie est décidément subtil et lourd d’enjeux économiques.

L’interaction de la science et du débat public accentue la demande de contre-expertise. L’association Vivagora milite pour une expertise coopérative, « un changement d’état d’esprit au-delà des systèmes pré-existants : Il n’y a pas de neutralité technologique. Toute technologie contient des valeurs. Il faut les discerner, les révéler, les expliciter », souligne Dorothée Benoît-Browaeys, déléguée générale de cette association, qui a lancé un cycle de co-expertise sur les nanotechnologies et organise un Parlement du futur. La Fondation Sciences citoyennes porte une proposition de loi visant à renforcer la protection des lanceurs d’alerte en leur consacrant un statut spécifique et propose d’instaurer, comme au Danemark, des conventions de citoyens préalablement formés aux enjeux débattus, pour ouvrir le champ du débat. Il s’agit d’innover non pas seulement d’un point de vue technologique, mais d’investir aussi dans l’innovation démocratique. La recherche publique aussi peut s’intéresser aux savoirs alternatifs sur la santé environnementale par exemple, les semences paysannes, les énergies renouvelables ou les logiciels libres, sous la forme d’un tiers secteur scientifique.

Agnès Sinaï (article publié la première fois sur le site d’Actu-Environnemùent, le 13/04/2011

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