Tchernobyl : 25 ans après la catastrophe, le bilan reste très controversé


Par Philippe Collet (Actu-Environnement)

Le bilan de la catastrophe de Tchernobyl reste l’enjeu d’un vif affrontement entre pro- et anti-nucléaires. En cause, des difficultés méthodologiques et des hypothèses variées qui entraînent de grands écarts entre les études.

Le 26 avril 1986, lors d’un test, le quatrième réacteur de la centrale nucléaire proche de Tchernobyl s’emballe, entre en fusion et s’enflamme dégageant de très importantes quantités de produits radioactifs dans l’atmosphère. Le déversement par hélicoptère de milliers de tonnes de sable, de bore et de plomb permet de stopper la fusion le 14 mai. Un sarcophage est ensuite construit afin d’isoler le réacteur. Les travaux s’achèvent fin 1988.

L’accident, classé au plus haut de l’échelle internationale des événements nucléaires (Ines), justifie l’évacuation de 116.000 habitants et la création d’une zone strictement contrôlée qui abrite 260.000 habitants. Au total, 5 millions de personnes vivent dans une zone moins contaminée s’étalant sur 200.000 km² à cheval sur la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine.

Quel bilan dresser de la catastrophe de Tchernobyl ? Mikhaïl Gorbatchev, président de l’URSS au moment de la catastrophe, estimait en mars 2011 que « nous n’avons pas encore pris toute la mesure de cette tragédie qui nous rappelle de manière choquante la réalité de la menace nucléaire. » Les évaluations actuelles donnent raison à l’ancien dirigeant soviétique et il semble qu’un bilan consensuel soit encore hors de portée.

Les limites des études épidémiologiques

En effet, l’évaluation des impacts de l’accident dépend de facteurs complexes et notamment de l’intensité et de la durée d’exposition aux éléments radioactifs. Les études de l’exposition de larges populations aux éléments radioactifs peuvent impliquer de grandes variations des résultats pour de légères modifications des hypothèses.

Par ailleurs, les études épidémiologiques peine à déterminer le rôle joué par différents facteurs dans la survenue de certaines maladies. Un rapport sur la mesure des expositions à la radioactivité et surveillance des effets sur la santé, rédigé en 1999 pour le ministère de l’environnement et le secrétariat à la santé pointe les difficultés de l’exercice. « D’un point de vue scientifique, [l’analyse des effets sur la santé de l’exposition aux rayonnements ionisants] pose des problèmes nouveaux qui concernent l’extrapolation aux faibles doses, la mise en évidence d’effets de faible ou très faible ampleur, les conséquences des expositions rares et hétérogènes dans la population pour des maladies rares » concluent les rapporteurs précisant que « les méthodes dont nous disposons actuellement n’ont pas été élaborées pour aborder de telles situations. » Un problème commun à « la plupart des expositions environnementales » car « nous atteignons là les limites mêmes de ces méthodes. » Des difficultés qui expliquent les écarts particulièrement importants entre les divers bilans de la catastrophe.

De quelques milliers de morts à près d’un million

De 2003 à 2005, l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) a réalisé une étude sur l’accident. Il ressort que les personnes les plus touchées sont tout d’abord les travailleurs qui sont intervenus durant la catastrophe, environ un millier, et ceux qui ont travaillé à sécuriser le site au cours des années suivantes, jusqu’à 600.000 « liquidateurs ». Parmi le millier d’hommes fortement contaminés, l’AIEA a dénombré près d’une trentaine de décès directs. Quant aux liquidateurs, ils ont été exposés à des doses relativement faibles que l’AIEA décrit comme « pas beaucoup plus élevées que le niveau naturel de radiation. »

S’agissant des 5 millions d’habitants qui ont été exposés à de faibles doses, l’impact le plus important est indiscutablement le nombre extrêmement élevé des cancers de la tyroïde chez les enfants. L’AIEA évalue à 4.000 les cancers directement imputables à la catastrophe.

Au-delà de ce constat, l’Agence reste prudente et estime qu’« il n’y a pas de hausse clairement démontrée de l’incidence du nombre de cancers et de leucémies dus aux radiations dans la population la plus affectée. » Néanmoins, elle juge que parmi les liquidateurs, les habitants de la zone évacuée et les résidents de la zone la plus touchée, la mortalité liée aux cancers pourrait s’accroître de quelques pourcents et entraîner « plusieurs milliers » de décès.

Ce bilan officiel est cependant fortement contesté par certains chercheurs. En 2010, l’Académie des sciences de New York a publié un dossier sur le sujet à partir de travaux publiés par des chercheurs de la région de Tchernobyl. Ils critiquent notamment le caractère conservateur de l’étude de l’AIEA, aussi bien s’agissant du nombre de personnes affectées que de l’importance des retombées radioactives. Ainsi, il y aurait eu en réalité 830.000 liquidateurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès attribués à la tragédie, le total irait de 600.000 à 900.000 et, étant donnée la dispersion des éléments radioactifs, il pourrait atteindre au niveau mondial près d’un million de morts au cours des 20 ans ayant suivi la catastrophe.

Toujours à l’occasion des 20 ans de la catastrophe, Greenpeace a elle aussi publié un rapport réalisé par 60 scientifiques de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie. Le document précise que « les données les plus récentes indiquent qu’en Biélorussie, en Russie et en Ukraine l’accident a causé une surmortalité estimée à 200 000 décès entre 1990 et 2004. »

Bilan environnemental

Sur le plan environnemental, là encore les études restent partagées. Pour l’AIEA, la radioactivité a maintenant très largement décru et la grande majorité des territoires touchés sont sains et peuvent accueillir des populations. Seules quelques précautions relatives à l’usage des sols sont préconisées.

Mais là aussi, les opposants sont nombreux et ils estiment que l’impact environnemental est bien plus important. Certains éléments radioactifs relâchés dans l’atmosphère ont des durées de vie allant jusqu’à 200.000 années. Par ailleurs, ils se seraient répandus sur l’ensemble du Globe. En l’état des connaissances, il semble que des traces de ces éléments aient été retrouvées en Europe du Nord, en Amérique du Nord et en Afrique.

Finalement, un aspect de la catastrophe environnementale est partagé par l’ensemble des analyses : de nombreux déchets radioactifs sont encore présents sur le site de la centrale et le sarcophage recouvrant le réacteur est en mauvais état. Dans ce contexte, rappelant qu’un nouveau sarcophage doit être construit, l’AIEA reconnaissait en 2006 qu’« aucune opération de démantèlement et de décontamination n’est pour l’instant prévue. » L’Agence recommande donc à l’Ukraine d’améliorer la gestion du site et des déchets.

Une conférence s’est tenue à la veille du 25ème anniversaire afin de réunir les fonds nécessaires à la construction d’un deuxième sarcophage sensé résister 100 ans, reculant vraisemblablement la décontamination du site.

Publié la première fois sur le site d’Actu-Environnement le 22/04/2011

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