Sortir de la crise par le haut !


Edito par François Leclerc (Blog de Paul Jorion) 

Sortir par le haut d’une crise qui se poursuit selon des rebondissements sans fin est une question que l’on ose à peine formuler, à laquelle on s’essaye encore moins à répondre tellement elle paraît, à tort, hors de portée.

La fort sombre sortie par le bas qui nous est présentée comme inévitable est moins indécise, en dépit de précautions oratoires ou de délais électoraux de circonstance. Visible en filigrane quand elle n’est pas encore revendiquée, elle est composée de plans de réduction accélérés de la dette publique, assortie de sévères mesures d’austérité durables, d’une récession économique prolongée et de l’élargissement d’une financiarisation destinée à renouveler les terrains de jeu de la finance. Accentuant les contours prononcés de sociétés déjà marquées par de larges inégalités sociales structurelles, encore destinées à s’accroître, et par une lente mais irrésistible dégradation par le bas de la situation des classes moyennes. Conjuguant l’affaiblissement de la protection sociale, de la couverture médicale et de la retraite par répartition avec le déploiement d’assurances privées destinées aux plus fortunés.

Le décor est planté, est-il pour autant incontournable ? Venant d’horizons dont on ne les attendait pas toujours, des craquements se font entendre. C’était avant-hier à Madison, dans le Wisconsin américain, hier dans toute l’Espagne et à Athènes. Plusieurs dizaines de milliers de Polonais ont depuis suivi leur exemple pour défiler dans les rues de Varsovie avec un slogan sans appel « Voleurs ! Voleurs ! », sous une banderole proclamant « Nous sommes des travailleurs et pas des esclaves ». Le président du syndicat Solidarité déclarant : « Les travailleurs, c’est la plus grande richesse de l’économie polonaise et c’est dans ce capital humain qu’il faut investir ». Venant de prendre les rênes de l’Union européenne, le gouvernement polonais de droite critique en leur faisant écho les plans de sauvetage de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal : « il faut changer de philosophie » a-t-il expliqué, « un programme devrait être perçu clairement comme un pas vers le redressement économique ».

Déjà en cours d’installation, ce tableau d’austérité non partagée qui se voudrait inamovible est plus vite dressé que celui qui pourrait lui être opposé, prématurément classé au rang des rêves inatteignables et des utopies irréalistes. Car le réalisme a changé de camp : les rebondissements d’une crise financière qui n’en finit pas et dont les coûts s’accroissent le démontrent par défaut. Ainsi, être réaliste aujourd’hui consiste à sortir d’ornières idéologiques, encore vivaces sur leur lancée, pour engager une réflexion et une action collective en faveur d’une autre société, reposant sur d’autres bases. Sans avoir besoin de lui donner un nom ronflant, pour s’attacher à lui procurer un contenu concret.

Mais les stratégies qui sont toujours défendues en notre nom, qui privilégient à n’importe quel prix la défense des intérêts d’un système financier qui a implosé et de ceux qui en profitent, dressent un obstacle qui paraît insurmontable tant que d’autres pistes n’ont pas été clairement formulées et explorées. La résistance acharnée et victorieuse que les acteurs américains du système financier opposent ouvertement aux tentatives pourtant timides de réglementer leur activité, bien qu’elle ait fait fait la preuve de sa parfaite nocivité, en est la manifestation la plus impressionnante, permettant au passage de comprendre que, plus souterraine ailleurs, elle n’en est pas moins aussi tenace. La question est d’en venir à bout, mais comment ?

En vue d’agir, trois grands axes de réflexion et d’initiative peuvent être dégagés et proposés, afin de briser le redoutable encerclement de la fausse raison, selon laquelle il n’y a rien d’autre à faire que de se résigner. En vue de s’indigner, et plus si affinités.

Nous sommes entrés dans la phase II de la crise. Dans un premier temps, des bulles financières reposant sur l’immense échafaudage du crédit ont explosé, semant leur dévastation au sein d’un système financier faisant preuve d’une extrême fragilité, le rapport entre ses immenses engagements enchevêtrés et leur faible contrepartie portés en garantie ne permettant pas de faire face. L’opacité de ses comptes arrangeants et de ses opérations rocambolesques se retournant momentanément contre lui.

Dans la deuxième période, au sein de laquelle nous nous trouvons, les États se sont révélés incapables d’assurer le relais financier qu’ils sont intimés de prendre en dernier ressort, contradictoirement sommés de combler les trous et de réduire la dette publique. Afin de faire place nette aux créanciers privés devant reconstituer leurs fonds propres en vue de retrouver leur assise. A l’arrivée, l’ensemble de ce système solidaire en pure perte ne parvient pas à retrouver son équilibre. Ce qu’il prétend gagner en solidité financière, il le perd en croissance économique, enclenchant dans sa logique une spirale descendante qui ne fait que débuter.

Dégonfler la dette publique devient une nécessité, la dette privée n’ayant pas attendu pour faire de même en raison de l’impécuniosité avérée des débiteurs. De l’une comme de l’autre, le système financier a longtemps fait son miel, encaissant sa rente avant de spéculer grâce à ses dividendes, mais les meilleures prébendes ont une fin et nous y voici arrivés. Démesurément hypertrophiée, c’est l’ensemble de la sphère financière qui est déséquilibrée.

La question est dorénavant posée, à laquelle il ne va pas pouvoir être possible d’échapper, de trouver les moyens de procéder dans l’ordre à une gigantesque restructuration de la dette publique, après que la dette privée s’y soit engagée dans le plus parfait désordre.

Les méthodes ne manquent pas, en dépit des impossibilités derrière lesquelles se réfugient ceux qui veulent l’éviter. Elles ont pour nom, suivant les cas, compensation, décote et échanges contre de nouvelles obligations, pour ceux qui doivent être protégés. La question suivante étant celle de l’autorité qui pourrait mener à bien cette gigantesque opération de nettoyage par le vide. Il a été beaucoup question de nouvelle gouvernance mondiale, avant que le sujet ne soit remisé pour cause de chacun pour soi. La restructuration de la dette publique devrait cependant être sa première mission. Reste à la bâtir…

Un deuxième ordre de problème doit être appréhendé, qui associerait à la mise sur pied d’un nouvel ordre monétaire international une mondialisation d’un type nouveau, qui n’aurait pas pour pierre angulaire la libre circulation des marchandises et des capitaux. Par opposition aux stratégies de repli sur soi, conservatrices et protectionnistes, qui prétendent isoler des îlots de félicité d’autres implicitement condamnés au malheur. A la logique financière d’une mondialisation qui aboutit à beaucoup de désastres serait substituée une logique toute autre partant de la satisfaction des besoins élémentaires de tous et du partage des ressources, le travail productif étant l’une d’entre elles. Dans le cadre d’une division internationale du travail dont l’objectif est de produire en priorité les biens socialement nécessaires et de favoriser une production agricole locale permettant d’éradiquer la faim tout en fournissant à ses acteurs une rémunération.

Quant à la sphère monétaire, elle devrait adopter comme outil une monnaie type bancor pour les échanges internationaux, afin de réguler ceux-ci, et encadrer le marché monétaire afin d’y proscrire au nom du libre échange des monnaies la spéculation génératrice de grands désordres économiques, notamment inflationnistes. La source primaire majeure de l’inflation étant la spéculation financière sur les devises comme sur les matières premières, énergétiques et alimentaires.

Dans un tel cadre, il serait possible de repartir sur des bases complètement nouvelles. En premier lieu, afin que les mêmes causes ne reproduisent pas les mêmes effets, l’interdiction de tout pari sur les fluctuations des prix devrait être promulguée, l’activité financière remise une fois pour toute à sa juste place : celle de favoriser l’activité économique. Afin de stopper cette étrangeté que nos successeurs contempleront dans l’avenir avec perplexité, qui a fait pour un temps de l’argent une nouvelle divinité et du marché une religion dont les prêtres sont les dépositaires de la vérité et les grands bénéficiaires, comme d’autres églises en leur temps.

Repartir sur de nouvelles bases consiste aussi à partir des besoins, afin ensuite de définir leur financement. Nous sommes irrévocablement entrés dans une ère de raretés. Tant de biens aussi indispensables que l’eau et la terre que d’une autre ressource qu’il faut aussi partager et qui s’appelle le travail (au fur et à mesure des avancées technologiques). C’est pourquoi la démocratie élargie de demain doit englober la vie de la cité sous tous ses aspects, y compris l’activité économique.

Il y va de la manière dont vont pouvoir être réparties les ressources devenues rares ou en passe de l’être et qu’il faut préserver au mieux, afin qu’elles puissent se reconstituer quand c’est le cas. L’égalité de ces allocations est une exigence qui n’est pas seulement morale – pour ceux qui la partagent – mais elle devient consubstantielle de la vie sociale, faute de quoi naîtraient des sociétés fondées sur l’exclusion, les nantis se protégeant des démunis par tous les moyens en leur possession, tel qu’on en observe déjà les prémices.

C’est d’une membre de la Fed, une institution au sein de laquelle on ne s’attendrait pas à un tel constat, qu’est venue la reconnaissance que l’inégalité grandissante des revenus et du patrimoine chez les Américains ces trente dernières années « est déstabilisante et sape la capacité de l’économie à croître durablement et efficacement ». Nouvellement désignée par Barack Obama à la Fed, Sarah Bloom Raskin a relevé que « la crise financière a laissé beaucoup d’Américains à revenus inférieurs ou moyens en danger », pour s’en alarmer.

Définir les besoins de base, ne plus en soumettre l’allocation à la rémunération d’un travail, c’est aussi jeter les bases d’une fiscalité qui vise à les financer, sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’emprunt ou à la création monétaire « ex nihilo » des banquiers centraux. C’est organiser les circuits financiers en fonction des besoins définis par la société, et non procéder comme c’est actuellement le cas à l’inverse. C’est remiser la machine à faire de la dette et à produire de la rente, qui ne génère que des catastrophes.

Enfin, à ceux qui prétendent justifier l’emploi sans entraves du marché comme meilleur moyen de structurer la vie sociale, en se servant de l’épouvantail des systèmes administrés et bureaucratiques, il faut opposer toutes les formes d’organisation collective et de délégation de pouvoir encadrées. L’État n’a de raison d’être que s’il est dépositaire d’un pouvoir contrôlé, chargé de réguler et réglementer l’activité économique et sociale, alors qu’il est actuellement l’expression du système qu’il défend. Au « moins d’État » des libéraux, il faut opposer le « moins d’État » qui lui substitue la prise en charge par la société elle-même de sa propre organisation.

Publiè la première fois sur le blog de Paul Jorion le 2/07/2011

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