Retraites, l’indispensable prise en compte des plus fragiles


Par Florence Legros (Professeur à l’Université Paris Dauphine)

Lors de la récente réforme des retraites de 2010, il a été décidé d’un nouveau rendez-vous en 2013 ; rendez-vous qui aurait pour objet une réforme qualifiée de systémique (en opposition aux réformes dites « paramétriques » dont l’objet est de modifier les paramètres des régimes de retraite sans en changer le fonctionnement proprement dit). On aura pu s’étonner de ce nouveau rendez-vous au lendemain d’une réforme âprement discutée, programmant un relèvement des deux âges décisifs que sont l’âge minimal de liquidation des droits sous condition de durée d’assurance et l’âge du taux plein, relèvement dont il a été dit et redit qu’il était indispensable au rééquilibrage des régimes de retraite.

On se souvient du « choc » qui avait suivi les prévisions du Conseil d’orientation des retraites du printemps 2010. Elles faisaient ressortir des déficits abyssaux à l’horizon 2050 (72 milliards d’euros), même en faisant l’hypothèse d’un retour graduel au plein emploi (soit un taux de chômage de 4,5 % en 2024).

Grâce à un petit modèle macroéconomique proposant une description fine des systèmes de retraite (du type Hamayon et Legros, Revue d’économie financière, Hors-série 2008), on peut conduire un exercice de simulation en faisant décroître le taux de chômage à compter de 2015 pour le faire parvenir en 2025 soit à 4,5 % (hypothèse dite « de plein emploi »), soit à 8 %, hypothèse dite « pessimiste » correspondant à la moyenne des taux de chômage observés entre 1975 et 2010.

Jusqu’à la réforme de 2003, les évolutions du taux de chômage avaient peu d’impact sur l’équilibre des régimes de retraite, le supplément éventuel de cotisations dû à une baisse du chômage étant négligeable comparativement à la dérive budgétaire due à l’augmentation des prestations liée au vieillissement. En outre, les augmentations de salaires en cas de baisse massive du chômage auraient pour corollaire une augmentation des pensions, donc des prestations. En 2003, les choses ont changé puisque, depuis lors, la réforme dite « réforme Fillon », prévoit un reversement des excédents de l’assurance chômage à l’assurance retraite.

Appliqué au régime des salariés du secteur privé, le scénario « avant-réforme 2010 », qui maintient l’âge de la retraite à 60 et 65 ans, aboutit, sans surprise, à des déficits importants : 17 et 44 milliards d’euros actuels aux horizons 2020 et 2040 en plein emploi mais 30 et 63 milliards de déficits dans le scénario pessimiste. Exprimés en points de cotisations, ces déficits impliquent – en 2040 – un taux de pression supplémentaire de 7 à 11 points.

De manière attendue, la mise en place de la réforme « 62-67 », qui traduit un relèvement des âges de la retraite à raison de quatre mois par an jusqu’en 2018 (ainsi qu’une augmentation de la durée d’assurance parallèle à l’augmentation de l’espérance de vie, conformément à la réforme de 2003, et un apurement du fonds de réserve des retraites), limite le déficit. En 2020, il serait de 2 milliards d’euros actuels (soit le quasi-équilibre) en cas de plein emploi et de 10 milliards d’euros dans l’hypothèse pessimiste. La montée en charge de la réforme s’étalant jusqu’en 2018, les déficits présentent ensuite le même profil que dans le scénario avant réforme mais s’établissent évidemment à un niveau inférieur (respectivement 24 et 44 milliards d’euros en 2040).

On peut donc retenir trois choses :

– l’augmentation graduelle des âges de la retraite devra continuer au-delà de 2018 si l’on considère avoir là le seul levier de diminution des déficits ;

– au cas où l’on souhaiterait limiter le recours à une augmentation massive de l’âge de départ à la retraite, il faudra imaginer d’autres réformes ;

– l’équilibre n’est atteint en 2020 que dans l’hypothèse du plein emploi, autrement dit tout taux de chômage supérieur à 4,5 % aboutit à un déséquilibre du régime de retraite des salariés du secteur privé. Outre les défis que cela implique – révision permanente des prévisions compte tenu de leur extrême sensibilité au taux de chômage, caractère indispensable d’une politique d’emploi des seniors -, il convient de bien prendre la mesure de ces prévisions. Si on découvre tardivement que l’on n’échappera pas à des déficits importants, une nouvelle réforme paramétrique pourrait se limiter à durcir à nouveau les conditions d’attribution des pensions. Or un tel durcissement pourrait s’avérer dramatique pour ceux qui auront eu des carrières courtes, heurtées ou modestes. Le rendez-vous de 2013, s’il a lieu, ne pourra ainsi pas faire l’économie d’une profonde réflexion sur la couverture des plus fragiles

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